1968: l’électro débarque, Bach doit danser dans sa tombe

Comment savoir à quel moment une technologie va quitter la sphère de l’expérimentation pour devenir un objet largement connu et habituel? Le synthétiseur a longtemps été vu comme le symbole de «la pire musique d’avant-garde, sans valeur commerciale». Et la personne qui l’affirme est la même qui l’a rendu populaire il y a un demi-siècle.

Pianiste, compositeur et ingénieur du son, Walter Carlos a très tôt été intéressé par la musique électronique et les possibilités de reproduire une musique traditionnelle. À une époque où la recherche musicale se veut en opposition avec des idées de mélodie, d’harmonie ou même de rythme, Carlos veut transmettre son goût –et celui du grand public– pour une musique tonale, ancienne mais plus abordable, à travers des outils modernes.

Sa passion pour le synthétiseur le mène à Robert Moog dès 1964, en tant que client puis collaborateur pour optimiser l’instrument qui porte son nom, le Moog (prononcé «mogue»).

Walter faisait différents tests sur le Moog: du rock, des jingles de pubs, des compositions originales, mais c’est son adaptation de la série en fa majeur des Inventions et Sinfonies de Bach qui fait réagir sa productrice. Tout un album de Bach? Il y aurait moyen de toucher un public.

Le printemps et l’été 1968 seront consacrés à l’adaptation et l’enregistrement de douze pistes, dont deux passages du Clavier bien tempéré, et les trois mouvements du Concerto n°3 en sol majeur. Excepté un claviériste pour des passages additionnels, Carlos est l’unique programmateur et interprète.

L’œuvre est produite grâce à un enregistreur huit pistes fait maison, avec un procédé fastidieux: puisque le clavier est monophonique, on ne peut jouer qu’une note à la fois, et ensuite chaque piste une par une.

Comme le résume Laurent de Wilde dans son excellent ouvrage Les fous du son, il va «pousser les performances de l’instrument à bout», en réenregistrant des pièces de Jean-Sébastien Bach sur un clavier monophonique. «Faire jouer au Moog des parties de violon, de flûte, de violoncelle, d’alto, de trompette, de hautbois sont autant de défis que Carlos relève patiemment, accordant à chacun l’enveloppe, le timbre, la dynamique et la chaleur qui lui conviennent le mieux, sans tenter d’en faire l’impossible copie conforme.» Il n’y a pas d’imitation des instruments, on reconnaît clairement le synthétiseur, mais ça n’enlève rien à l’œuvre originale. Au contraire, elle devient contemporaine, comme du «baroque’n’roll».

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Nouveau son, méthode classique

En octobre 1968 est édité chez Columbia Masterworks l’album Switched-On Bach (littéralement «Bach branché»), la rencontre du compositeur allemand et de l’énorme machine câblée. La pochette met d’ailleurs en scène un homme déguisé en Jean-Sébastien, au visage quasi indéchiffrable, casque à la main, devant l’immense Moog (qui n’est d’ailleurs pas branché). Le constructeur en présente un extrait lors de la conférence annuelle de l’Audio Engineering Society, et reçoit une standing ovation.

Extraits de 30 secondes des 13 pistes de l’album

Le succès se confirme début 1969, l’album remporte trois Grammy Awards en 1970 (tous dans la catégorie musique classique) et va figurer en tête des ventes jusqu’en janvier 1972. Mais surtout, il va atteindre le top 10 du classement pop du Billboard américain, et rester dans ce classement pendant cinquante-neuf semaines.

«Une demande populaire pour ce genre de musique a été créée, demande qui ne sera pas satisfaite par le travail de compositeurs plus sérieux. Mais sur le long terme, cela fera grandir la culture générale, et la sophistication du public, ce qui sera bénéfique pour tous», peut-on lire dans la revue spécialisée Perspectives of New Music en 1969. Pour l’auteur Hubert S. Howe, cet instrument «n’encourage pas à penser la musique d’une nouvelle façon. En effet, la majorité des musiques produites sur des synthétiseurs Moog est très conventionnelle, en termes de ton et de structure rythmique. Cela se reflète dans le fait que des musiciens moins sérieux, comme les groupes de rock, deviennent les principaux clients de monsieur Moog, et que plusieurs publicités de télévision et de radio ont déjà ressenti un des plus gros impacts de la révolution musicale électronique».

Ce n’est bien sûr pas le premier album d’expérimentation électronique sur Moog à tenter de se frayer une place sur le marché. In C de Terry Riley a été pionnier dans le minimaliste et a influencé compositeurs comme rockeurs. Mais Switched-on Bach a «changé la face de la pop, du rock et de la musique classique, le premier enregistrement du classique à devenir platine», commentent Trevor Pinch et Frank Trocco dans l’ouvrage Analog Days. «Les critiques ont prédit que l’album allait libérer la musique électronique d’un son semblable à la “rencontre ignoble d’un combat de chats et d’un compacteur à déchets”, et d’un usage prévisible dans des “films ringards d’envahisseurs venus de Mars”.»

C’est une source d’inspiration pour les compositeurs, les artistes, mais aussi les imitateurs; une source d’inquiétude pour les studios et musiciens d’orchestre de voir leurs emplois disparaître si tout pouvait se faire dans un synthétiseur; et une notoriété soudaine pour Moog et Carlos.

Alors pourquoi l’artiste n’est-il pas plus célébré? Parce que la notoriété peut être un fléau si on ne rentre pas dans les cases. À l’époque, Walter avait entamé son changement de sexe pour devenir Wendy. Et le succès va devenir une vraie pression pour elle. On veut d’une star, et sa transformation ne rentre clairement pas dans les codes médiatiques. Par ailleurs, elle refusait d’apparaître en public ou même de rencontrer d’autres musiciens, au point de se cacher d’un George Harrison ou d’un Stevie Wonder venus frapper à la porte de son appartement new-yorkais.

«Le fait de ne pas pouvoir me produire en public m’a étouffée. J’ai perdu dix ans en tant qu’artiste. J’étais incapable de communiquer avec d’autres musiciens. Il n’y avait pas de retour. J’aurais adoré aller sur scène jouer des concerts de musique électronique, autant qu’écrire pour des formes plus conventionnelles comme l’orchestre», avoua Wendy dans Playboy en 1979.

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La source des influents

Le succès de Wendy Carlos va la pousser à offrir de nouvelles adaptations synthétiques de classique dans les années 1970, mais aussi à se lancer elle-même dans la composition, notamment pour le cinéma. Grâce à Orange Mécanique, The Shining ou Tron, la pianiste impose le synthétiseur dans la bande originale de films populaires, et dans des styles différents. Du drame, de l’horreur, de la science-fiction, du classique comme du futuriste.

En parallèle, l’exercice du «Switched-On» a tellement marché qu’une pelletée de variantes ont été réalisées par des petits malins: de la country, du rock ou des chants de Noël sur Moog. L’intérêt artistique est limité mais c’est une aubaine pour la marque. Le carnet de commandes se remplit vite, et pour répondre aux attentes des musiciens, le constructeur va développer un modèle plus pratique, moins ouvert mais plus intuitif: le Minimoog.

Ainsi, Wendy acquiert une forte influence sur de futurs relais majeurs.

Switched-On Bach est le déclencheur d’une relation prolongée entre la pop et le classique autour du synthétiseur, notamment dans le rock symphonique anglais. «Rick Wakeman du groupe Yes, Tony Banks de Genesis, Keith Emerson de The Nice, puis Emerson, Lake and Palmer vont tous emprunter au classique ou bien des références ou bien carrément un répertoire», observe Laurent de Wilde. Et le synthé sous sa forme mini va convaincre simultanément le compositeur de jazz Sun Ra, le producteur de disco puis de new wave Giorgio Moroder, ou encore Ralf Hütter de Kraftwerk.

Plus largement, comment ne pas citer l’œuvre de Stevie Wonder dans les années 1970, caractérisée par ses innombrables expérimentations électroniques, notamment sur le GX-1 de Yamaha, qui a profondément marqué la pop des années 1980? Le synthé était alors devenu l’ingrédient indispensable d’un tube, et la nostalgie actuelle pour cette période repose en partie sur cette affirmation d’un son synthétique.

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Switched-On Bach n’était pas la première ou la seule œuvre du genre, elle faisait partie d’une transition culturelle bien plus large. Mais elle était «son cheval de Troie», selon Trocco et Pinch. Si son succès propre est oubliable, son impact sur l’histoire de l’instrument et de la culture pop est inégalé.

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