Antisionisme et antisémitisme : confusion des sens

“Grosse merde sioniste”, “sale sioniste de merde”, les insultes proférées à l’encontre d’Alain Finkielkraut, samedi 16 février, lors d’une manifestation des Gilets jaunes, n’en finissent pas de susciter l’indignation. Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour “injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion”. Des députés membres du groupe d’études sur l’antisémitisme, émus par les récents événements, ont indiqué vouloir pénaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme. Deux notions pourtant distinctes sur lesquelles il convient de se pencher.

Aux origines

Dans le dictionnaire, l’antisémitisme désigne “une hostilité envers le peuple juif. Ce terme de religion peut prendre la forme d’une doctrine ou attitude discriminatoire, malveillante et menaçante envers les personnes de confession juive.” Il s’agit d’un délit sanctionné par la loi française tout autant que le racisme et la xénophobie.

Le sionisme, en revanche, désigne une idéologie politique. Née au XIXe siècle et théorisée par Theodore Herzl, elle vise à promouvoir la création d’un foyer national juif en terre d’Israël. À l’origine, l’écrivain austro-hongrois, marqué par l’affaire Dreyfus, soutenait l’idée que les juifs ne pouvaient s’assimiler dans leur pays, qu’il fallait leur donner un État pour qu’ils puissent s’y rassembler. L’antisionisme désigne l’hostilité déclarée à la création de l’État d’Israël. Mais depuis la naissance de l’État hébreu en 1948, les notions de sionisme et d’antisionisme ont évolué. L’antisionisme est depuis régulièrement associé à la haine de l’État d’Israël.

Une confusion entretenue

Dominique Vidal, écrivain, journaliste au Monde diplomatique et auteur de l’essai “Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron” (éditions Libertalia), regrette les nombreuses confusions autour de ses deux notions. “Si on considère que ne pas être d’accord avec la théorie de Theodore Herzl, c’est être antisémite, alors on traite les millions de juifs qui ne veulent pas vivre en Palestine et dans les Territoires occupés d’antisémites, explique le journaliste à France 24. C’est de l’analphabétisme historique, ou pire, de l’imbécillité.”

La confusion est d’autant plus grande qu’elle est savamment entretenue par certains pour déguiser des propos antisémites. “On sait très bien que Dieudonné et Alain Soral [ essayiste et idéologue d’extrême droite, NDLR], qui ont été poursuivis et condamnés pour incitation à la haine raciale contre les juifs, ont pris l’habitude d’échapper à la justice en disant ‘sioniste’ pour dire juif et ‘antisioniste’ au lieu d’antisémite”, poursuit le journaliste.

La politique mise en place ces dernières années par les dirigeants israéliens a également largement contribué à entretenir la confusion, estime en outre Dominique Vidal. “En faisant voter des lois à la Knesset comme celle de l'”État-nation juif” le 19 juillet ou celle de l’annexion de la Cisjordanie et en multipliant les alliances populistes, Benjamin Netanyahou a donné une très mauvaise image de son pays. Alors entretenir la confusion entre l’antisémitisme et l’antisionisme permet au dirigeant, soucieux de son image, de museler les opinions de ses adversaires. Mais tout cela est vain, la mauvaise image d’Israël ces dernières années est directement liée à la politique israélienne elle-même.”

Une loi liberticide ?

En France, avec sa proposition de loi sur la pénalisation de l’antisionisme, le député LREM Sylvain Maillard, président du groupe de l’Assemblée nationale sur l’antisémitisme, récuse tout amalgame. “On peut critiquer le gouvernement d’Israël, mais pas remettre en cause l’existence même de cet État. Personne ne remet en question l’existence de l’État français ou de l’État allemand”, estime le parlementaire.

Les opposants au projet de loi ne l’entendent pas de cette oreille. “Au nom de ce raisonnement analphabète sur le plan historique, on lance une opération liberticide. Cette proposition de loi revient à réintroduire en France le délit d’opinion qui n’existe plus depuis la guerre d’Algérie, prévient Dominique Vidal. Si cette proposition de loi passe, les sionistes pourront alors demander l’interdiction des antisionismes, les communistes pourront demander l’interdiction des anticommunistes, les gaullistes, celle des antigaullistes et ainsi de suite. Bref, bref on est sur une pente totalitaire.”

“La condamnation pénale de l’antisionisme pose d’autres problèmes”

La proposition suscite des réserves jusqu’au plus haut sommet de l’État. Le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, a estimé, mardi 19 février, que “l’arsenal législatif” était “tout à fait au point” pour lutter contre l’antisémitisme et a appelé “à la réflexion très approfondie avant de faire des annonces intempestives” après la proposition parlementaire.

Emmanuel Macron, lui-même, a pris position. “Je ne pense pas que pénaliser l’antisionisme soit une bonne solution“, a déclaré le chef de l’État lors d’une conférence de presse avec la présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili. “Ceux qui aujourd’hui dans le discours veulent la disparition d’Israël sont ceux qui veulent s’attaquer aux juifs”, a-t-il reconnu. “Je pense néanmoins que lorsqu’on rentre dans le détail, la condamnation pénale de l’antisionisme pose d’autres problèmes.”

En marge des commémorations du 75e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv en 2017, le président de la République avait pourtant fait un parallèle entre les deux notions. “Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est une forme réinventée de l’antisémitisme“, avait-il dit, en présence du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Preuve que ces deux notions sont à manier avec précaution.

 

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