Avec la retraite par points, Jean-Paul Delevoye veut séduire les jeunes

C’était en 2014, lors d’une conférence de rédaction à Slate. Nous parlions de la réforme des retraites conduite par la ministre Marisol Touraine qui allongeait la durée de cotisation pour obtenir un taux plein. Le débat en France était de la même température que lors de toutes les réformes précédentes –1993, 1999, 2003, 2008, 2010–, c’est-à-dire très chaude.

La droite affirmait, l’index levé, vouloir rétablir l’équilibre du système. La gauche dénonçait, le pouce baissé, une atteinte au système. Je remarquais qu’autour de la table, tous les jeunes journalistes (25-30 ans) avaient la tête ailleurs, rivée sur leur portable. «Le débat ne vous intéresse pas?» L’un·e me répondit d’une phrase couperet ce que l’ensemble du groupe pensait: «La discussion ne nous concerne pas. Nous, on le sait, on n’aura pas de retraite.»

Chacun pour soi

L’objectif premier de Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire qui vient de remettre au gouvernement Philippe son rapport sur une réforme à points, est précisément de répondre à cette réponse. Il veut conserver le collectif de la retraite par répartition, redonner confiance aux jeunes dans le système universel de retraite de la France et rétablir la confiance entre les générations.

Il est temps. Selon une enquête Fondapol de 2018, «plus de la moitié des jeunes de 18 à 24 ans (52%) privilégieraient un système par capitalisation pour financer leurs futures pensions». La répartition est l’incarnation du pacte générationnel, puisque les pensions versées aux retraité·es chaque mois sont issues des prélèvements immédiats sur les salarié·s au travail et leur patronat. Il est l’inverse du système par capitalisation qui prévoit que chaque employé·e met progressivement de côté un pactole personnel qu’il ou elle touchera ensuite lorsqu’il prendra sa retraite.

La jeunesse n’a pas tort. Du fait de l’allongement de la durée des études, et plus encore des difficultés d’insertion sur le marché du travail, ils et elles cotisent un nombre réduit de trimestres avant d’avoir 30 ans. Le système les exclut.

Système désuet

Mais la défiance est générale: 90% des Français·es jugent le système «fragile», et 85% «inégalitaire», selon la même enquête Fondapol. Il y a des raisons à cette perte de foi. La suite des réformes d’abord qui ont installé le sentiment d’une régression en peau de chagrin. L’âge de départ n’en finit pas d’être reculé, les pensions sont désindexées des salaires et la complexité du bazar est devenue telle que plus personne n’y comprend rien: 84% des Français·es jugent le système «trop compliqué».

Au point que les grandes entreprises ont dû faire venir chez elles des spécialistes (par exemple d’Audiens) pour aider leur masse salariale à faire le point. Sans aide préalable, ce qui est le cas général, le montant de sa retraire est découvert avec un sale étonnement le jour où on la touche. D’où les fortes aigreurs, on l’a vu avec les gilets jaunes.

Une autre critique formulée par les habitant·es de l’Hexagone est elle aussi justifiée: le système est «dépassé» pour 73% des personnes sondées. Fondé en 1945 pour des salarié·es stables dans de grandes industries, il ne colle plus avec l’ère des services, les carrières hachées, les hauts et les bas, et avec le souhait de mobilité. Les carrières plates sont poénalisées.

On prend en compte les vingt-cinq dernières années dans le privé et les derniers six mois dans le public, donc les personnes qui bénéficient d’une ou de plusieurs promotions ont un avantage. Les parcours incomplets sont également punis puisque la décote est très forte pour qui n’a pas tous ses trimestres.

Points gagnants

Enfin, at last but not the least: le système français est devenu très injuste. Les carrières qui obligent à changer de statut et les indépendants, en nombre croissant et qui va s’amplifier, ne s’y retrouvent pas. La pluriactivité sous deux statuts est un phénomène nouveau, imprévu, mal couvert. La retraite, avec quarante-deux caisses professionnelles différentes et séparées comme des silos, ne correspond plus à l’économie d’aujourd’hui.

Jean-Paul Delevoye a donc de bons arguments à faire valoir pour renouveler le pacte générationnel et, plus largement, pour refonder le système social national. Il prend soin d’expliquer que le but n’est plus de faire des économies, ni de réduire en rien la solidarité entre les catégories sociales mais qu’il est devenu indispensable de modifier du tout au tout le système pour le rendre à nouveau conforme à l’esprit de 1945: juste et efficace.

La retraite, avec toutes ses caisses professionnelles, ne correspond plus à l’économie d’aujourd’hui.

La difficulté sera dans les détails, qui perdra, qui gagnera? Mais l’obstacle principal est autre. Les Français·es sont d’accord: le système français est coûteux, injuste, trop compliqué. Mais il assure des pensions plus élevées qu’ailleurs (au point que le niveau de vie des retraité·es, 21.930 euros en moyenne annuelle, est supérieur à celui de la population active 20.520 euros), et la pauvreté des plus de 65 ans est plus faible en France que dans les pays comparables.

Autrement-dit, le système présente des avantages certains auxquels les anciens sont férocement attachés. Pour raccrocher les jeunes, pour les remettre dans la discussion chez Slate, Jean-Paul Delevoye et Emmanuel Macron font le beau pari sur la préservation d’un collectif: la retraite par répartition est conservée, elle est transformée et passe par des points pour être plus simple, plus juste.

Dans une ère d’individualisme triomphant, il va falloir de la pédagogie, du doigté et des années d’acclimatation.

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