BD – Critique: Didier Conrad, Jean-Yves Ferri – Astérix chez les Pictes (2013)

Les coups de menhirs d’Albert Uderzo

L’année 1977 aura été marquée par la mort, le 5 novembre, de René Goscinny. Scénariste de bande dessiné extrêmement talentueux et prolifique, il aura su, avec d’autres, conférer  à ce métier, souvent jugé comme étant un peu à part dans le monde des lettres, lettres de noblesse, reconnaissance et respectabilité. Son travail et l’immense apport de celui-ci l’ont définitivement consacré comme référence incontournable de l’histoire de la bande dessinée franco-belge, à tel point qu’ aujourd’hui encore nombre de scénaristes de la nouvelle génération revendique clairement son influence sur leur propre œuvre.

Sa mort prématurée n’empêchera pas Albert Uderzo, dessinateur et autre père du petit Gaulois et ses comparses, de poursuivre la série originellement entamée en 1959. Cette décision ne semble pas être allée de soi. En effet la première pensée d’Albert Uderzo suite au décès de René Goscinny fut qu’Astérix venait de disparaître, accompagnant son scénariste dans la tombe. Ce n’est que quelques temps plus tard qu’Uderzo décida la fondation, en 1979, des éditions Albert-René, maison destinée à la parution et à l’exploitation des nouveaux albums à paraitre et des différentes licences. Notons qu’a cette même époque Albert Uderzo été entré en conflit avec Dargaud, éditeur d’origine du titre. Ce conflit ne connaitrait son épilogue qu’en 2008, après près de 20 ans de procédure, date à laquelle la maison Hachette acquit les droits de publication des 24 premiers tomes de la série avant de devenir, en 2011, également propriétaire des éditions Albert-René. Ce faisant Hachette Livres s’est assuré une mainmise totale sur la destinée de la série et son exploitation (édition, audiovisuel, merchandising…).

De 1979 à 2009 Albert Uderzo s’est lui-même chargé, en plus de son rôle de dessinateur, d’élaborer les scénarios des nouveaux albums. Malheureusement les lecteurs d’Astérix ont eu tôt fait de constater chez Uderzo des qualités de scénariste inversement proportionnelles à celles du très grand dessinateur qu’il n’a jamais cessé d’être. Jamais ce dernier n’a pu offrir au public un scénario d’aussi bonne qualité que ceux qui furent le fruit de l’imagination et de l’humour débordant de son défunt compère. Il demeure, toutefois, parmi ses premières productions des œuvres qui, sans être exceptionnelles et des plus abouties, non sont pas moins appréciables et ne constituent pas de véritables faux pas majeurs. Parmi ces productions citons par exemple Le grand fossé (1980) et L’odyssée d’Astérix (1981). D’autres tomes de la série semblent par contre, et à tort, mésestimés, c’est le cas, selon nous, d’un album comme Astérix chez Rahazade (album datant de 1987).

Un tournant s’amorce dès le début des années 90. C’est à cette époque qu’Albert Uderzo assainira de lui-même de sérieux coups de menhirs à son œuvre. Il le fera en prenant certaines libertés avec les fondamentaux de la série (en 1996 dans La Galére d’Obélix il fera boire de la potion magique à ce dernier par exemple), ce qui désarçonnera grandement et pour bien longtemps les plus fidèles et indulgents des lecteurs, la faiblesse, chaque fois grandissante, des scénarios accompagnant la parution d’un nouvel album n’apportant que plus de déception encore.

Le « coup de grâce » est porté en 2005, date de parution de la 33e aventure du petit Gaulois moustachu, Le ciel lui tombe sur la tête. Un tome qui restera certainement dans l’histoire de la série comme le plus mal accueilli depuis les débuts. Ce violent rejet, tant par les critiques que par les aficionados, s’explique en grande partie par le non-respect du « canon » que le succès avait contribué à instaurer. Dans cet opus Astérix et Obélix se voyaient confrontés à une bande d’extra-terrestres venus s’emparer de la potion magique de Panoramix…Tout un programme ! Cet Album décidément bien à part fut surtout l’occasion pour Albert Uderzo de rendre un hommage doux-amer à Walt Disney et d’affirmer à tout le moins un scepticisme certain face aux héros de comics américains et de mangas japonais. Si la volonté de rendre un bel hommage à l’artiste l’ayant beaucoup inspiré est bien sûr plus que louable, la pilule n’est décidément pas passée auprès du lectorat qui voyait en cet album non seulement l’auteur perdre définitivement la main sur sa création mais également une preuve de plus qu’Astérix ne pourrait se relever d’un épisode aussi désastreux que celui auquel il était convié.

Quatre ans plus tard la série fête son cinquantenaire. Ce demi-siècle sera fêté par la parution de l’ouvrage Le livre d’or, recueil d’histoires courtes et de petites scènes gauloises nous rappelant le tome, originellement paru en 1993, La rentrée gauloise, mais malheureusement en bien plus fade et tout simplement bien plus mauvais. Seul moment marquant de cet album : notre candide Obélix assène un coup de poing à son génial géniteur…

Un tel déclin ne pouvait manquer de soulever la question de l’avenir de la série. Après un tel naufrage, Astérix pouvait-il, devait-il vraiment revenir pour de nouvelles aventures ?

Passage de témoin et cuisine interne

Cette épineuse question Uderzo l’a considéré, décidant en 2009 de ranger pour de bon pinceaux et crayons. L’œuvre fut donc, un temps, appelée à disparaître avec le dessinateur. Mais Uderzo est par la suite revenu sur son annonce en considérant l’avis d’Anne Goscinny (fille unique du scénariste et ayant droit sur le titre Astérix), qui elle souhaitait voir le titre continuer à exister, et le fait que le créateur ne peut empêcher ses lecteurs de continuer à retrouver régulièrement son héros favori dans de nouvelles aventures. Ajoutons à cela le rôle certainement non négligeable de l’éditeur et désormais propriétaire de la série Hachette Livres dans cette prise de décision nouvelle.

Sur la question de la transmission deux articles fort éclairants furent signés par Frédéric Potet, journaliste au Monde[1]. Nous prenons appui sur le contenu de ces derniers pour rédiger les présentes lignes.

C’est en fin d’année 2011 que l’annonce fut faite : Un nouvel album viendrait prochainement garnir les étals des libraires et grandes surfaces. Cet album serait également l’œuvre d’un tout nouveau duo d’auteurs, Uderzo ayant officiellement annoncé sa volonté de  passer la main à d’autres pour continuer à faire vivre Astérix et ses comparses.

Les éditions Albert–René annoncèrent à cette occasion que l’homme entre les mains duquel le crayon échouerai pour la réalisation de cette nouvelle bande dessinée serai quelqu’un de la maison, travaillant après du maitre Uderzo depuis pas moins de 25 ans déjà, le coloriste Frédéric Mébarki. A ce dernier nous devons la confection des dessins garnissant à profusion les produits dérivés de la licence Astérix. Un dessinateur maîtrisant le trait du Gaulois et ayant su s’approprier le « style Uderzo » depuis très longtemps et qui avait même réussi à signer seul des planches contenues dans la toute dernière parution en date…Ce choix, somme tout plus que logique, paraissait également judicieux car garantissant une continuité certaine dans le style graphique. Une continuité, c’est ce que souhaitait absolument s’assurer l’éditeur. Mieux valait ne pas prendre le risque de désarçonner, de décevoir des lecteurs très exigeants et critiques par un trait, une signature graphique, trop éloigné de ce que fut l’original…

Une fois le crayon en de bonne main Hachette Livres se mit en quête du scénariste pouvant se montrer capable de redresser la barre d’un navire en perdition depuis que le seul Albert Uderzo assurait  seul la rédaction de ses scénarios propres. Pour se faire Hachette édifia un cahier des charges ténu afin de parvenir à  assurer l’élaboration d’un scénario digne de ceux ayant apporté le succès à la série. Les fondamentaux de ce qui fait qu’un album d’Astérix est bel et bien un album d’Astérix se devraient absolument d’être respectés et appliqués par celui à qui il encombrerait de succéder au défunt René Goscinny. Une tâche des plus ardues !

Il y a eu, pour ce choix de scénariste, compétition des plus âpres entre pas moins d’une vingtaine de scénaristes et/ou dessinateurs. Cette vingtaine de personnes sera ensuite réduite de moitié, en ayant, au préalable, pris soins de lui faire parapher une clause de confidentialité. Interdiction de souffler mot à quiconque !

Les dix personnes encore en lice à ce moment recevront comme consigne de rédiger un « script » de scénario ébauché par leur soins. On sait que certains on rédigé un scénario dans son intégralité ou encore que d’autre ont finalement choisi d’abandonner. Les scripts reçus se verront soumis « à l’aveugle » à Anne Goscinny et Albert Uderzo. Si le dessinateur considéra d’emblée le script de Jean-Yves Ferri, Anne Goscinny elle lui préféra dans un premier temps un script proposé par Jul, habitué à sévir dans la presse. C’est finalement Jean-Yves Ferri, avec son ébauche proposant de faire voyager le petit Gaulois en Ecosse, qui fut choisi pour assurer la relève. Six mois lui furent ensuite donnés pour boucler un scénario « à la Goscinny », comme réclamé par l’éditeur

Si pour le scénario les choses semblent se passer sans encombre, le travail du dessinateur Mébarki, se faisant pourtant sous l’égide d’Albert Uderzo, ne parvient pas à convaincre sur la longueur. L’homme choisira de jeter l’éponge devant le défi de la reprise.

C’est cette fois pour dénicher le dessinateur du prochain album qu’un nouveau concours est lancé. On convoque cette fois dix dessinateurs soumis à une seule et même épreuve : la réalisation de deux demi-planches, préalablement scénarisées par Jean-Yves Ferri. Enfin viendra un nouveau choix, toujours à l’aveugle, de la part d’Uderzo qui verra Didier Conrad être désigné pour s’atteler au dessin du 35e album à paraître.

Didier Conrad et Jean-Yves Ferri : un duo face à un mythe

Les deux hommes ayant désormais la charges de faire vivre de nouvelles aventures à Astérix sont tous deux du même âge que lui, Didier Conrad et Jean-Yves Ferri étant nés en 1959, année de création de la série.

De Jean-Yves Ferri nous savons qu’il a appris à lire dans feu le journal Pilote et qu’à onze ans seulement l’enfant qu’il était alors tenait déjà sa vocation. C’est en effet à cet âge que Ferri mit en images Les aventures de Tom L’ours. Il illustrera ensuite plusieurs titres de presse pour la jeunesse dès 1990. La parution de son premier album se fera en 1996, année de sortie, chez l’éditeur Fluide Glacial, de deux tomes des Fables Autonomes qui donnent au lecteur à découvrir, sur le ton de l’humour, un univers rappelant celui cher à Steinbeck.

Il fera ensuite paraître, entre 2000 et 2007, quatre tomes des aventures d’un policier originaire du Tarn du nom d’Aimé Lacapelle. La rencontre de celui qui sera, pour le dessin, son co-auteur, Manu Larcenet, aura lieu, à Paris, en 1995. Ensembles, Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet mèneront à bien la création et la parution de la série, déjà riche de sept tomes aujourd’hui, Le retour à la terre. Cette collaboration entre  les deux hommes donnera également lieu à la création d’albums au principe plus expérimental, comme Correspondances, sorti en 2006, qui trouve son origine dans l’envoi et l’échange de courriels et de fax valant le détour.

L’année suivante paraîtra aux éditions Les Rêveurs Le sens de la vie- la vacuité. Ce projet aborde, toujours avec humour, les relations existantes entre l’art graphique du dessin et la philosophie dite zen. Ce travail connaîtra, 3 années plus tard, une suite : Le sens de la vie 2- Tracer le cercle.

Le dernier effort solo de Jean-Yves Ferri est paru chez Dargaud. Il s’agit de De Gaulle à la plage, Tome anachronique et balnéaire mettant en scène le grand Charles et dont la suite, De Gaulle à Londres, est à paraître cette année (on dit même que les travaux entrepris pour la réalisation du 35e volume d’Astérix ont amenés Ferri à prendre du retard dans la confection de cette suite en question…).

C’est par la publication, dans les colonnes du journal Spirou, d’une Carte Blanche que Didier Conrad fait ses débuts dans le métier. Nous sommes en 1973. Cinq ans plus tard Jason sa première bande dessinée, avec au scénario Mythic, voit le jour. Il se chargera ensuite, avec Yann comme comparse, d’animer les hauts de page de Spirou. Avec ce même Yann sera ensuite crée la série Les Innommables.

L’année 1980 verra paraitre Bob Marone qui sera pour Didier Conrad l’occasion de livrer à ses lecteurs une parodie humoristique. Quatre ans plus tard, cette fois en collaboration avec Wilbur, il créera les séries L’Avatar, Le piège malais puis enfin Donito, série destinée à la jeunesse. C’est ensuite avec Dremworks que Didier Conrad va s’acoquiner pour le projet filmographique The Road To El Dorado, projet sorti en l’an 2000. Ce projet l’amènera à se rendre et à demeurer aux Etats-Unis, d’où il poursuivra ses activités de dessinateur de bande dessinée.

Conrad élabore ensuite Kid Lucky, série racontant l’enfance du cow-boy, originellement crée par Morris, Lucky Luke. Toujours dans le genre du western graphique Conrad donnera ensuite à découvrir au jeune lectorat la série Kotton Kid.

En 2005 c’est la création du spin-off de la série qui sera appelé Les tigresses blanches. Il y assure aussi le rôle de coscénariste (d’abord avec Yann puis en compagnie de Wilbur pour les tomes les plus récents). 2007 voit Wilbur et Conrad s’atteler à la série RAJ  pour laquelle Conrad change quelque peu de style. Son trait se fait plus réaliste et est perçu comme proche de la « ligne claire », si chère à Hergé.

C’est de nouveau un spin-off qui voit le jour en 2011 Conrad et Wilbur publiant cette fois les aventures des Marsu kids, récit des péripéties de la progéniture du Marsupilami, héros dut à Franquin.

Voilà, présentés, très succinctement, les parcours professionnels des deux hommes appelés à gravir la montagne que représente la reprise d’Astérix.

Douche calédonienne : entre déception et optimisme

C’est donc le 24 octobre dernier qu’est sorti en librairie et grandes surfaces Astérix chez les pictes, 35e tome de la saga gauloise la plus célèbres et premier ouvrage de « l’après », l’après Uderzo, avec Ferri et Conrad aux manœuvres. Albert Uderzo a toutefois usé d’un  regard strict sur le travail accomplit. En effet ce dernier a assuré le contrôle minutieux et la validation de chacune des planches de l’album, attestant, entre autres, de la conformité de chacun des célèbres personnages de la série. Uderzo a également porté son concours à la confection de la couverture de ce nouvel opus, le personnage d’Obélix ayant été dessiné par ses soins. Le reste et lui l’œuvre de Didier Conrad. Aussi nous remarquons que la couverture porte la double signature Uderzo-Conrad, manière certaine de matérialiser la transition que marque inévitablement l’achèvement et la parution de cet album.

De transition il était donc question, transition devant s’opérer de la manière la plus « naturelle » possible. Pour ce faire le lecteur devait impérativement retrouver Astérix et son univers sans crainte, sans même pouvoir ou devoir remarquer quoi que ce soit par le détail. L’éditeur  se devait donc de s’assurer une prise de risque des plus minimales. Ce fait transparait notamment dans l’édification d’un scénario des plus classiques et sans surprise aucune au regard de ceux jalonnant les anciens albums qui permettrait au lectorat de retrouver les saveurs d’un univers unique mais au combien mis à mal par les dernières productions signées du seul Albert Uderzo. De là la volonté de l’éditeur de commander à Jean-Yves Ferri un scénario à l’ancienne. Un scénario dont voici, dans ses grandes lignes, le synopsis :

Les premières planches l’album nous présentent le village bien connu de tous les lecteurs entièrement drapé de neige. Un énorme glaçon, venu de la mer, se retrouve échoué sur la plage bordant le village gaulois. Celui-ci contient un guerrier picte enchaîné : Mac Oloch. Après avoir été dégivré par Ponaramix le druide, le Picte demande à être aidé à retourner dans son clan du Loch Andloll. C’est là-bas qu’il doit retrouver et délivrer sa fiancée Camomilla, cette dernière ayant été enlevée par le cadavérique Mac Abbeh. Mac Oloch sera aidé dans son entreprise par Asterix et notre candide Obélix.

Il est peu dire que nous fument saisi d’une appréhension certaine à l’idée de nous plonger dans ce nouveau cru gaulois, déçu que nous étions par la piètre qualité des dernières sorties parues sous le label Asterix. Plusieurs lectures aller tout de même s’en suivre, la force de cette série étant indubitablement que les albums la composant gagnent à être relus pour être pleinement apprécier, pour que transparaisse leur finesse.

Notre attention se porta tout d’abord sur le dessin. Il est globalement difficile d’adresser à Didier Conrad des reproches sur le travail effectué ici. Son dessin se ponctue des indispensables fondamentaux graphiques ayant contribués à forger le succès d’Astérix. Nous retrouvons bien sur la majorité des personnages déjà connus de tous : Panoramix, Abraracourcix le chef, Assurancetourix le barbe, Ordralfabetix qui, une fois n’est pas coutume, propose une marchandise bien fraiche dès la première planche, Cétautomatix le forgeron, Agecanonix le doyen et, évidemment, les inséparables compères Astérix et Obélix. Le lecteur retrouve immédiatement ses repères, au combien rassurants pour une entrée en matière préambule à cette nouvelle aventure.

Toutefois, l’observateur attentif et habitué au style d’Albert Uderzo aura tôt fait de remarquer le changement survenu. En effet on perçoit un changement véritable dans le trait de crayon. Il parait évident que la main tenant le pinceau n’est plus la même et si chaque personnage est très fidèlement représenté ici on remarque que les traits se sont comme qui dirait arrondis. Ce fait est perceptible lorsque l’œil se porte plus précisément sur les contours de chaque personnage préexistant à la sortie de cet opus. Sur ce point la souhaite d’Obélix est un bon exemple (Planche 1, cases 3,4 et 5 par exemple). Astérix et  Abraracourcix eux semblent désormais porter une moustache plus fournie que par le passé. Perceptibles aussi les rondeurs apportées aux personnages féminins : Bonnemine affiche une jolie boulle plus ronde encore tandis que Madame Agecanonix se voit dépourvue d’une bonne part de son sex-appeal… Le personnage picte de Camomilla, petite rousse rondouillarde, n’arrivera pas à la cheville de la sublime Falbala et est loin de nous être aussi sympathique que cette dernière, même Obélix, brave garçon et surtout amoureux transi, ne succombe pas réellement…

Le personnage de Mac Oloch, tatoué et tout en muscle, affiche lui une carrure qui rappelle à si méprendre celle d’Oumpa-Pah le Peau Rouge qui est, avec Asterix le Gaulois et le corsaire  Jehan Pistolet, un autres des personnages crées conjointement par Uderzo et Goscinny avant 1959. Joli clin d’œil de Didier Conrad à Uderzo et à l’ensemble de son œuvre et qui, de plus, rappellera certainement de bon souvenirs aux admirateurs les plus fidèles.

Autres donne connue des lecteurs et respectée ici : Celle de la présence dans les planches d’une ou plusieurs caricatures de personnalité contemporaines. Elles sont dans cet albums au nombre de deux, l’acteur Vincent Cassel et notre affreux Jojo national ayant été tout deux croqués par le crayon de Didier Conrad.  Johnny Hallyday est Mac Keul, un vieux barbe rockeur sévissant lors du banquet dans le clan de Mac Oloch. Vincent Cassel lui prête ses traits à l’antagoniste principal de l’histoire et de Mac Oloch, le fourbe Mac Abbeh. Pourvu d’un teint verdâtre des plus cadavériques, ce personnage rivalise grandement de laideur avec  Acidnitrix, mauvais personnage à tête de poisson que l’on découvre dans l’album de 1980 Le grand fossé. Ces personnages mis à part, seul le druide picte Mac Robiotik qui, malgré un nom comme celui qui est le sien, montre une appétence pour la boisson, semble quelque peu se démarquer des autres. En effet aucun personnage secondaire ne semble réellement se détacher et apporter quoi que ce soit en profondeur, tant au dessin, qu’au scénario lui-même, tous ne semblent n’être en réalité présent dans le seul but de servir le texte et les calambours produits à foison par leur nom. Tout au plus avons-nous là nombre de faire-valoir. Voilà qui est dommageable. Notons tout de même dans ces planches la présence de légionnaires romains, celle, bien plus anecdotique il est vrai de Barbe-Rouge et son équipage, de scènes de bagarres digne d’Astérix chez les Goths et quelques engueulades entre Astérix et Obélix…

 Nous avons droit, sur le plan graphique, au fondamentaux servant tout bon album d’Astérix qui se respecte, rien de plus et en prime servis par le menu. Rien ne semble devoir manquer sur ce point. En y regardant de près, le lecteur pourra même dénicher une petite erreur. Obélix lance une première fois un tronc d’arbre à l’aide de son bras droit (page 26, case 1) puis, sur la planche suivante, réitere ce geste mais de son bras gauche cette fois (case 7)! Obélix ambidextre !? Cela fera sourire et rappellera que de semblables petites erreurs emmailles pareillement de leur présence les anciens albums. Errare Humanum Est ! dirait l’érudit Triple-Patte !

Très intéressante à observer est la focale ici adoptée par Didier Conrad tant celle-ci diffère de celle originellement employée par Albert Uderzo. Uderzo, Conrad l’a lui-même souligné dans une interview vidéo, mettant véritablement en scène l’action du scénario et son déroulement. Dans chacune des vignette tout était représenté, montré au lecteur et ce jusque dans le détail le plus subtil. Rien n’était caché et /ou suggéré. Une partie de l’immense talent d’Uderzo résidait en sa capacité à nous faire découvrir des dessins très riches. Le lecteur avait, au fil des lectures successives d’un même album, le plaisir de contempler le dessin, pouvant quasiment à chaque fois découvrir le détail ayant échappé à son attention lors d’une précédente lecture. Remarquable sur ce point était le rendu de nombreux paysages (Astérix chez les Helvètes, Astérix en Hispanie, Astérix en Corse…).

Pour Astérix chez les Pictes Didier Conrad est parvenu avec justesse à prendre la suite. On observe avec quel maestria notre homme a réussi à ce que son pinceau « emboîte » le trait originel d’Uderzo, dessinateur au combien reconnu de tous mais qui n’a pourtant pas fait école, pour presque parvenir à se l’approprier. Si le trait est des plus proches, la focale elle est en plan serré, Conrad dessine au plus près de l’action, livre nombre de « gros plans ». Nous n’avons malheureusement pas droit ici à un dessin des plus fouillé et exhaustif. Les lectures successives ne permettront pas au lecteur de relever avec plaisir les détails de chaque vignette. Dommageable est le fait de constater que si les premières planches sont très belles, la suite n’est pas toujours du même acabit. On aurait aimé pouvoir découvrir les paysages calédoniens dans leur splendeur, ici les kilts et les tatouages mis à part, rien dans les personnages ou les paysages ne semble pouvoir évoquer plus ou moins fidèlement l’Ecosse actuelle. On ne voyage pas avec nos héros tout simplement! Même le cliché, autrefois si savoureux, fait ici défaut…Nous nous en accommoderons pour le coup !

A la décharge de Didier Conrad, nous nous devons de souligner que ce dernier est arrivé bien après que le scénario de cet album fut écrit, finalisé et validé par l’éditeur. Sa marche de manœuvre sur le tout fut donc des plus réduite. Il a tout de même réussi à livrer un ensemble de planche entièrement inédit (sans consulté les crayonnés préalablement établit par le démissionnaire Frédéric Mébarki) et en un temps record, six mois à peine. Ce faisant il a parfaitement respecté l’univers qui est celui de la série, collant le plus près possible au travail d’Uderzo (qui, de toute façon, veillait au grain). L’homme s’en est sorti remarquablement et n’a nullement à rougir du travail effectué, bien que certains critiques aient tenu à qualifier son dessin d’ « enfantin » ou « puéril »… L’ensemble du dessin ne désarçonnera pas le lecteur, même certainement le plus réfractaire à cette reprise qui saura percevoir le changement de main. Nos héros de papier franchouillards sont là et bien là malgré tout!

La seule faute de gout réellement préjudiciable au niveau graphique est l’incompréhensible présence de l’ancêtre du monstre du Loch Ness, l’énorme Afnor. Un personnage niais et presque inutile (pas autant, bien sûr,  que Toune et les autres extra-terrestres débarqués il y a une décennie déjà !) dans l’univers de la série mais qui plaira surtout à la frange la plus jeune du lectorat.

Le point faible de cette bande dessinée reste son scénario. Pourtant il y avait matière et de bonnes idées sont ici présentes, mais l’ensemble demeure tout de même mal exploité. Conséquences des conditions de réalisation ou bien manque de temps dut au plan de communication préparé et mené tambour battant par Hachette Livres, certains aspects scénaristiques auraient indubitablement gagnés à être exploités plus en profondeur.

Devant répondre à l’exigence du risque zéro pour cet album de transition, Jean-Yves Ferri à scénarisé une histoire cousu de fil blanc, sans surprise aucune ni accro, et des plus convenues. Cette histoire à de plus un gout de déjà lu. Astérix et Obélix raccompagne chez lui un Picte qui se devra de retrouver sa promise avant de devenir roi des Pictes et d’unifier ainsi son pays. Ce concept de scénario bâti sur fond de romance rappellera au connaisseur de l’univers de la série l’intrigue secondaire du Grand fossé. De plus le but final sera lui atteint sans que les héros se trouvent ne serait-ce qu’une fois réellement mis en difficulté. Inutile de chercher dans ces planches coup de théâtre ou revirement soudain, ceux-ci sont inexistants. Tout juste les gaulois doivent-ils absolument retrouver une gourde d’élixir, cela excepté, toute coule de source, se déroule sans encombre…

Dans Astérix chez les Bretons les Écossais sont dénommés Calédoniens. La « logique » aurait peut-être été ici d’appeler la peuplade de Calédonie de cette même façon mais, comme le titre l’indique, ce n’est pas le cas. Picte signifiant « homme peint », nous comprenons ce choix par le fait que ce substantif permet d’inclure au scénario l’élément de non-unicité du peuple calédonien. Ce détail n’est de toute façon pas de première importance. Il aurait peut-être été  également intéressant d’exploiter la veine historique de la rancune existante entre Bretons et Calédoniens, cette dernière n’étant évoquée qu’au travers du réplique dut au personnage de Mac Abbeh.

Le texte recèle de bon jeux de mots, dont la plupart obtenus grâce à de bonne trouvailles en ce qui concerne les noms de certains personnages, comme ceux des deux gradés romains Taglabribus et Zaplésactus par exemple. D’autres calembours paraissent quant à eux bien plus lourd et même grotesques : les normes AFNOR deviennent le temps de cet album l’énorme Afnor ! On notera tout de même que Ferri a su habilement parer son texte de référence à l’informatique, ce qui a tôt fait de conférer à la série un référentiel plus moderne, contemporain, en un mot plus actuel. Des références sont ici fêtes aux ordinateurs de chez Macintosh par exemple (Mac II, Mac Mini…) ou encore au bug et autre buzz. Cela rafraichit quelque peu l’ensemble par sa nouveauté et est plutôt bienvenu.

De très bonnes trouvailles comme les pictogrammes ou les borborythmes dont souffre Mac Oloch, tombent par contre bien à plat et, au final, n’apportent rien à l’ensemble du scénario ou à l’album. Mac Oloch souffrant entonne des airs de chansons des plus bretons (références aux titres des Bee Gees, Beatles, chants traditionnels…C’est la culture anglaise qui ici ressort le plus) ! La culture picte actuelle doit pourtant bien posséder ses chefs-d ‘œuvres de musique Pop-Rock, non ? Le lecteur gaulois lui notera les références faites à Georges Brassens et au belge Jacques Brel. C’est là aussi navrant tant cette trouvaille des borborythmes chantés était originale !

Le recyclage d’anciens gags dut à René Goscinny lui par contre paraîtra bien moins original, c’est le moins que l’on puisse dire ! En effet le gag de la marche loupée par Assurancetourix (page 17,  case 8) apparaissait dans un album antérieur ainsi que la parodie du tableau Le radeau de la méduse avec les pirates de Charlier (page 19, case 9). Une impression de déjà lu/vu.

Les pirates auraient de toute évidence pu ne pas apparaitre dans Astérix chez les Pictes. Ce constat se fait lorsque le lecteur attentif remarque que cette reprise par Ferri et Conrad semble avoir fait perdre son latin à Triple-Patte et couper le sifflet à Babba, la célèbre vigie !! On ressent qu’il manque quelque chose au passage mettant en scène les pirates.

Enfin, comme tout opus d’Astérix qui se respecte, Astérix chez les Pictes possède son niveau de lecture double. Le lecteur adulte remarque de suite les références disséminées au fil des planches : Le naufragé bénéficiant du droit d’asile chez les Gaulois pourrais faire écho à des faits s’étant déroulés il n’y a pas si longtemps au large d’une ile italienne désormais bien connue. Les clans pictes eux rappellent bien sur la division originelle du peuple écossais. L’album en lui-même peut être compris comme un plaidoyer en faveur d’une Ecosse indépendante. Cette question de l’indépendance fait d’ailleurs toujours couler beaucoup d’encre. L’écho politique résonne également quant est abordé, en fin d’album, la question des modes de scrutin (démocratie, proportionnelle…) devant aboutir à l’élection du roi unificateur de toute la Calédonie.

L’album contient enfin quelque allusion, savamment détournées, aux faits historiques célèbres. Le lecteur comprendra désormais l’origine du monstre du Loch Ness, ce pourquoi Jules César n’a pas poussé sa soif de conquête jusque sur les terres calédoniennes, pourquoi l’empereur Hadrien a décidé de la construction d’un mur et ce pourquoi nous parlons aujourd’hui de délocalisation…Un beau programme !

« Les Tachetés sont des vendus ! » (Page 42, case 7)

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Astérix chez les Pictes se révèle donc être un album pouvant être qualifié de « mi-figue mi-raisin » devant obéir à une logique à la fois éditoriale et marketing des plus implacables, il constitue à lui seul le plus gros tirage de l’édition française cette année, avec quelques cinq millions d’exemplaires imprimés en quinze langues et dialectes dès sa sortie, dont deux pour la seule Gaulle. Inutile de dire que cet opus est depuis le 24 octobre 2013 un succès véritable. Pas moins de 330 000 exemplaires se sont écoulés en l’espace d’une seule semaine en  France (réimpression a même eu lieu le 12 novembre 2013, gage de ce succès). Personne n’a pu échapper au phénomène de masse Asterix. Amplifié en cela par de bonnes ventes outre Rhin et espagnoles entre autres.

Même si cet album est de qualité moindre il sera, n’en doutons pas, jugé suffisamment bon par les plus jeunes lecteurs, auquel il semble avant tout destiné, ou par le lecteur occasionnel. Le véritable amateur remarquera que la transition, malgré les faiblesses réelles et maladresses subsistantes, a su être opérée. Le duo Jean-Yves Ferri- Didier Conrad a su relever le défi de la reprise, qui était, vu la pression, loin d’être gagnée. Ne leurs jetons pas le menhir tout de suite.

Cet album est au final moins mauvais que les dernières parutions en dates. La promesse d’un renouveau pour Astérix ? Espérons-le. Les deux hommes ont de toute façon bien assez de savoir-faire pour réussir à sauver ce navire qui était ces dernières années bien mal embarqué. N’oublions pas non plus que tout album d’Astérix se conçoit idéalement à quatre mains, ce qui ici ne fut pas le cas compte tenu des circonstances et impératifs à respecter. Ce duo devra encore se roder c’est indéniable et cela passe par un véritable travail en commun. Conrad lui-même a déclaré qu’il ne pourrait être véritablement à l’aise avec le style graphique d’Astérix qu’après avoir œuvré sur au minimum deux autres albums encore. Certainement en sera-t-il de même pour Jean-Yves Ferri. Nous aurons assez vite réponses à ces questions car un nouvel album, le 36e, serait déjà en préparation. Son titre devrait être Astérix et les Bataves. La sortie devrait, elle, avoir lieu courant 2015.

Les dernières lignes de cet article seront pour Albert Uderzo. Son retrait étant désormais acté et bien effectif, nous nous rappellerons à quel point son dessin, la richesse et la justesse de celui-ci, véritable corolaire au texte de son défunt compère scénariste aura contribué à forger le gout de la lecture de nombreuses génération d’irréductibles. Des irréductibles autant avides lecteurs de bandes dessinées qu’admirateurs sincères.

Didier Conrad, Jean-Yves Ferri – Astérix chez les Pictes, Les éditions Albert-René, Hachette Livres, Paris, 2013.

 Xavier Fluet@GazetteDeParis


[1] Frédéric Potet, « Astérix : Comment Albert Uderzo a cédé le flambeau », Le Monde, 11/08/2013.

  Frédéric Potet, « Astérix : des auteurs choisis dans le plus grand secret », Le Monde, 12/08/2013

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