«Bella ciao», de l’hymne antifasciste à TPMP, une défaite de la gauche

Depuis quelques semaines, une chanson révolutionnaire italienne est entonnée sur les plateaux télé. La signification de ce phénomène ne saurait échapper à l’analyse et à la critique… en ce domaine plus que jamais nécessaires.

Une bluette estivale

«Bella Ciao» entonnée de clips en plateaux télé, qui à gauche devrait s’en plaindre? Pourtant, le retour en vogue de cette chanson, dû à la série «La Casa de Papel», pourrait bien sonner le glas d’une certaine symbolique de gauche, héritée du siècle passé. Sans le vouloir, Maître Gims contribue à cet enterrement. Les paroles de sa reprise font de la chanson révolutionnaire une bluette romantique. On est loin du sens historique de «Bella Ciao».

L’histoire de la chanson est en effet très sociale et très politique. Parti des rizières de la plaine du Pô, c’est finalement dans les maquis des partisans italiens combattant les Allemands et les Brigades noires de la République de Salo que le chant acquiert sa qualité d’hymne antifasciste. On est loin de l’actuelle chanson d’amour bombardée tube de l’été par un appareil commercial efficace mais indifférent au sens des chants qu’il recycle. C’est ainsi une lessiveuse dépolitisante qui sert de juke box au commerce musical.

Il existe des reprises politiques

Toutes les reprises ne sont pas à mettre sur le même plan. Ainsi Zebda reprit plusieurs titres révolutionnaires dans l’album Motivés. Les chants y trouvèrent une nouvelle jeunesse et furent repris par le mouvement social. Ainsi «Bandiera Rossa» ou «Le Chant des Partisans»… Le disque Motivés fut l’antithèse parfaite de la reprise actuelle de «Bella Ciao», titre d’ailleurs présent dans leur album.

Avant les Zebda, c’est Yves Montand qui avait chanté «Le Chant des Partisans» ou «Bella Ciao». À chaque fois, le sens et l’histoire des chansons sont respectées, mises en avant, comme des conditions nécessaires de leur reprise.

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Des pokeballs sur la tombe de Gramsci aux mugs Che

Voici deux ans, à Rome, le quotidien La Reppublica révéla que flottaient au-dessus de la tombe d’Antonio Gramsci pas moins de quatre pokeballs. Le jeu vidéo PokemonGo n’avait pas épargné Testaccio, le cimetière non-catholique de Rome. Innocent? Dans l’intention peut-être, dans le résultat sûrement pas. Le fait d’orner virtuellement des lieux de mémoire de Pikachus, Salamèches et autres créatures virtuelles ne fait pas grand-chose de positif pour la mémoire en question. Au contraire…

On savait, depuis que la photo du Che réalisée par Korda s’était retrouvée sur des millions de t-shirts, mugs, crayons, que le marché était prompt à s’emparer de l’iconographie révolutionnaire. L’empire Berlusconi sut d’ailleurs exploiter une partie de l’iconographie du Che. Après la Chute du Mur, toques à étoile rouge, calots soviétiques etc… avaient été versés dans l’immense marché des reliques du socialisme réel qui, défait, reprenait une valeur marchande dans un immense vide grenier géopolitique.

Un stand de marché au Guatemala | Orlando Serra / AFP

Le marché meilleur récupérateur de symboles

Le marché sait s’emparer de tout symbole pour en faire un produit commercial, vidé de son sens initial mais pourvoyeur de recettes. C’est une situation très différente de celle qui prévaut dans le combat politique. Chaque camp essaye de prendre des symboles au camp d’en face. Voici trente ans, Jean-Marie Le Pen, anticommuniste revendiqué et zélé, défraya la chronique en chantant en public «l’Internationale». On se situait avant la Chute du Mur et le pied de nez du fondateur du Front national concurrent déclaré du Parti communiste français dans les milieux ouvriers fit sensation.

Plus récemment, Nicolas Sarkozy usa et abusa des figures, des symboles, des mots issus de la gauche aux fins de son élection en 2007. Il s’agissait de forces politiques s’affrontant, non d’une lutte du vide contre des idéologies.

Marché 1 – Gauche 0

Cette affaire est une métaphore du combat entre gauche et marché. Sans coup férir, le marché s’est saisi d’un symbole de la gauche et l’a transformé en banal produit commercial. Si les gauches semblent encore incapables d’imposer d’autres règles que celle de la «concurrence pure et non faussée», ce défaut se répercute à d’autres niveaux. En l’occurrence, cette fois, c’est d’un chant historique dont la déleste le marché.

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Ce n’est pas une bataille entre deux forces politiques qui s’est livrée entre la gauche dépouillée de son patrimoine et le marché, c’est tout simplement le spectacle de dépossession d’un de ses chants, de sa symbolique, de ses mythes par la force du marché aussi colossalement forte que peut l’être le vide. Outre la lutte pour l’encadrement du marché, la gauche (au sens large) va devoir réinventer une symbolique qui soit en adéquation avec le mouvement réel des masses.

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