Cannes, jour 6 : les sermons sur la chute du festival (et de la pluie)

“On ne fait même plus la queue aux toilettes durant les soirées. C’est un signe”, nous expliquait, l’autre soir, un journaliste anglophone qui préfère rester anonyme (eu égard au caractère sensible de ses propos). Un signe de quoi ? Un signe du déclin du festival de Cannes, bien sûr.

De mémoire de festivalier, il n’ait pas une édition qui se tienne sans qu’on ne déclare, lise ou entende que “Cannes, c’est plus comme avant”. La presse spécialisée, américaine surtout, aime à proférer que le festival a perdu de son faste, de son prestige et de son influence sur l’industrie du cinéma mondial (beaucoup de studios hollywoodiens préfèrent effectivement proposer leurs films au festival de Venise, considéré comme une meilleure rampe de lancement pour les Oscars). Le procès est ici un tantinet biaisé tant on sait la propension des médias US à considérer son septième art et ses stars comme le centre du monde cinématographique.

Mais il y a pire. Cette année, les organisateurs ont totalement perdu la main sur l’un des plus importantes données de la quinzaine : la météo. Comment ont-ils pu choisir ces dates du 14 au 25 mai sachant qu’il allait abondamment pleuvoir ? On frôle la faute professionnelle (et les accidents du travail à chaque coin de rue, où un coup de parapluie dans l’œil est si vite arrivé).

Tarantino et Dolan arrivent en avance

Si on exclut les aléas climatiques, le cru 2019 du festival de Cannes pourrait pourtant être difficilement plus festival de Cannes. La compétition, par exemple, abrite un contingent d’habitués qui ont eu plus d’une fois les honneurs de la Croisette (Pedro Almodovar, Ken Loach, les frères Dardenne, Arnaud Desplechin, Bong Joon-ho, Xavier Dolan et, bien sûr, Quentin Tarantino). Ces derniers, en outre, ne rechignent pas à faire quelques heures sup’. Xavier Dolan, dit-on, est sur la Croisette depuis le début du festival. Il y restera au moins jusqu’à mercredi, jour où son nouveau film, “Matthias et Maxime”, entrera dans la compétition. Nos indics nous ont également fait savoir que Quentin Tarantino et l’équipe de “Once upon a time… in Hollywood” traînent depuis peu dans les environs. En cinéphile qui se respecte, l’auteur de “Pulp Fiction” a été vu à la projection du (très beau) polar chinois “Le Lac des oies sauvages” de Diao Yinan, l’un de ses concurrents directs pour la Palme d’or. Quant à Leonardo DiCaprio, sa tête d’affiche, il a été aperçu dans une petite salle de la très confidentielle section parallèle Acid (l’info est béton, on l’a trouvée sur Twitter).

À voir : notre dossier spécial Festival de Cannes 2019

Côté tapis rouge, le festival a corrigé les petits manquements de l’an passé où – catastrophe – les stars internationales s’étaient fait discrètes (ce qui lui a été durement reproché). Hier soir, le gratin du cinéma français s’est présenté en nombre pour accompagner Jean-Louis Trintignant et Anouck Aimée à la projection de gala de “Les plus belles années d’une vie”, la suite tardive (mais attendue) du mythique “Un homme et une femme” de Claude Lelouch. ll y a deux jours, c’est Elton John qui a assuré le job. Aujourd’hui, jour du seigneur, c’est la “main de Dieu” (rien que ça) qui devrait faire coucou aux festivaliers depuis le haut des marches (pour ceux qui n’ont pas la référence, il s’agit de Maradona, ancien trublion-footballeur de génie). On attend également Alain Delon à qui sera remis une Palme d’or malgré les protestations d’organisations féministes. Et, vendredi, Sylvester Stallone viendra présenter des extraits de “Rambo V : Last Blood” (oui, il est possible d’organiser des tapis rouges pour la projection d’extraits de film). Qu’est-ce que Cannes peut bien faire de plus pour contenter les foules ?

Proposer un peu de changement, peut-être. Histoire de battre en brèche cette impression que les festivals se suivent et se ressemblent (dans certaines fêtes, la playlist des DJ n’a pas bougé depuis 2010, c’est vous dire). La sainte trinité “glamour-cinéma-polémiques”, en devenant la norme, ne surprend plus vraiment. On veut du neuf.

Nous n’avons pas de solution miracle à proposer, juste quelques pistes :

  • Remplacer la montée des marches par une descente aux flambeaux (comme il n’y a pas de neige à Cannes, les stars arriveraient en parachute) ;
  • Organiser une compétition avec que des derniers films (les réalisateurs devraient alors promettre ne plus jamais toucher une caméra de leur vie) ;
  • Projeter les films en compétition dans les bars (tandis que les courses de chevaux et les matchs de foot seraient retransmis en salles) ;
  • Établir le palmarès par tirage au sort ;
  • Organiser un concours de vols de motos dans le centre-ville de Cannes.

Cette dernière idée (de loin la plus enthousiasmante) nous vient du long métrage “Le Lac aux oies sauvages”. Non content d’avoir déjà remporté la Palme d’or du meilleur titre de film en compétition, le réalisateur chinois Diao Yinan a fait sensation avec son polar mettant en scène la cavale hallucinée d’un chef de gang spécialisé dans le vol de deux-roues (d’où le concours cité plus haut).

Ombres chinoises, années noires algériennes et hipsters américains

En dépit d’un scénario tortueux qui se perd parfois en circonvolutions, le film éblouit par sa puissance graphique. Puissance que l’on doit, entre autres, à un magistral jeu d’ombres et de lumières qui vient libérer un cadre soumis aux espaces confinées (ou comment tourner une scène d’amour peu conventionnel par temps de brouillard sur une barque). Par la magie de sa photographie et de sa mise en scène, “Le Lac aux oies sauvages” s’impose comme le bijou d’inventivité visuelle de cette quinzaine (mentions spéciales à la séquence du meurtre au parapluie et à la poursuite dans les escaliers d’une cité ouvrière). Un prix de la mise en scène ne serait pas de refus.

Fanny de Gouville

Plus académique dans la forme, “Papicha” s’est, lui, imposé comme l’un des témoignages les plus forts de cette première partie de festival. Le film, présenté dans la section “Un certain regard”, revient sur les années noires algériennes (1991-1999), épisode de l’histoire récente qui, finalement, a été peu montrée au cinéma. La réalisatrice Mounia Meddour, qui a vécu cette décennie de plomb, en restitue la violence par le regard d’un groupe de jeunes femmes qui ont défié la terreur islamiste en organisant un défilé de mode dans son université (les comédiennes Lyna Khoudri, Shirine Boutella et Amira Hilda Douaouda brillent par leur fougue communicative).

Malgré son côté programmatique très “dossier de l’écran”, “Papicha” parvient à montrer l’extrême brutalité à laquelle la jeunesse insouciante d’Alger a dû faire face. Et à souligner le dilemme qui s’impose à toute société confrontée à l’invivable : partir ou rester, combattre ou laisser faire. En adoptant le point de vue d’étudiantes, le film fait en outre écho aux rôles joués actuellement par les femmes dans ce mouvement de contestation pour qui l’idée de partir n’est plus une option envisageable.

Rester ami avec celui qui a couché avec votre future femme, telle la question – plus légère – qui est posée par la comédie hipster à vélo et à moustaches “The Climb”. Elle aussi présentée à “Un certain regard”, cette petite pépite américaine est la version longue d’un court métrage que le réalisateur avait présenté il y a deux ans au festival Sundance. La réussite du film tient pour beaucoup à son duo d’acteurs, Michael Angelo Covino (le trompeur) et Kyle Marvin (le trompé), qui sont également co-auteurs du scénario. Quant à la réalisation, elle est le fait de Covino lui-même, ce qui donne à “The Climb” un aspect bricolé marabout-bout-de-ficelle pas déplaisant. C’est drôle, piquant et émouvant. Car derrière la pantalonnade des situations, c’est une ode inattendue à l’amitié qui finit par surgir. Un duo à suivre.

 

Articles en lien