Charlie Hebdo, trois ans après : un quotidien bouleversé et une liberté d’expression qui a un prix

Trois ans après l’attentat qui a coûté la vie à une bonne partie de sa rédaction, l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo a sorti un numéro anniversaire, le 3 janvier, dans lequel est posée la question du prix de la liberté d’expression en France.

Il y a trois ans, la France était “Charlie”. Dans la foulée de l’attentat commis par les frères Kouachi, le 7 janvier 2015, contre la rédaction de Charlie Hebdo, une manifestation monstre pour la défense de la liberté d’expression était organisée. En tête de cortège : le président de la République, François Hollande, et de nombreux chefs d’État étrangers. Le “numéro des survivants”, le 14 janvier, avec en couverture le prophète Mohamed tenant une pancarte indiquant “Tout est pardonné”, se vendait à plus de 7 millions d’exemplaires. Et le nombre d’abonnements était multiplié par 17 en l’espace d’une semaine.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet “esprit Charlie”, alors que la France a depuis connu une vague d’attentats jihadistes sans précédent, faisant au total 241 morts ? À lire le numéro anniversaire de Charlie Hebdo, publié mercredi 3 janvier, plus grand-chose. En revanche, la menace terroriste pèse toujours dans le quotidien du journal, dont la liberté d’expression est devenue “un produit de luxe”, affirme le directeur de la rédaction, Riss, dans un éditorial.

“Chaque semaine, au moins 15 000 exemplaires, soit près de 800 000 exemplaires par an, doivent être vendus uniquement pour payer la sécurisation des locaux de Charlie Hebdo”, dont le coût revient entre 1 et 1,5 million d’euros par an, “entièrement à la charge du journal”, explique-t-il.

En 2016, le chiffre d’affaires du journal s’établissait à 19,4 millions d’euros, après un record à plus de 60 millions d’euros en 2015, selon des chiffres de BFM Business, confirmés par l’AFP. L’hebdomadaire dispose donc d’une trésorerie importante, à même de lui permettre de s’assurer une protection.

“Mais qu’arrivera-t-il à Charlie Hebdo le jour où ces réserves seront épuisées, après avoir été dépensées pour la protection des locaux du journal ?, interroge Riss. Est-il normal pour un journal d’un pays démocratique que plus d’un exemplaire sur deux vendus en kiosque finance la sécurité des locaux et des journalistes qui y travaillent ? Cette liberté, vitale et indissociable de notre démocratie, est en train de devenir un produit de luxe […], alors qu’elle devrait rester une liberté à la portée de tous, et s’exercer en toute sécurité par tous, pour les médias qui en ont les moyens comme pour ceux qui ne les ont pas.”

“Le 7 janvier 2015 est la date rouge sang qui sépare deux vies”

Alors que les Français sont passés à autre chose, le quotidien de l’équipe de Charlie Hebdo, lui, n’a pas changé. Escorte policière permanente, avalanche de menaces sur les réseaux sociaux, reportages devenus compliqués… La vie à “Charlie” depuis ce fameux 7 janvier 2015 est décrite dans le détail dans ce numéro spécial.

“Le 7 janvier 2015 est la date rouge sang qui sépare deux vies. Avant, il y a les blagues de Charb qui nous faisaient pleurer de rire, les petits gâteaux de Cabu, déposés avec grâce sur la table, les mots coquins de Wolin, l’arrivée tonitruante de Tignous, le rire pleines dents de Bernard, les cris d’Elsa. Et, depuis, un deuil que nous portons tous, et qui ne finira jamais”, écrit Fabrice Nicolino, dont le récit fait apparaître un triste compagnon de route pour toute l’équipe : la peur.

“J’ai peur sur le trottoir, j’ai peur quand je vois des policiers, quand je suis à l’intérieur, peur quand j’entends, à la table de la rédaction, des bruits que je n’identifie pas. J’ai peur de la panic room, car je suis claustrophobe. J’ai peur, car je suis persuadée de réentendre un jour le cliquetis des Kalach”, témoigne l’un des membres de la rédaction.

“La spontanéité, c’est fini, regrette un autre. Fini les potes, fini les bars. Quand je vais encore dans l’un d’eux, mes policiers sont là. Et il leur arrive de me presser de partir parce qu’ils craignent quelque chose. Chez moi, où je suis connu, des voisins d’extrême gauche ne veulent plus me dire bonjour, car ils ne sont surtout pas Charlie.”

“Politiquement, ‘être Charlie’ ne fait plus recette”

Trois ans après l’attentat qui coûta la vie à onze personnes, les journalistes de Charlie Hebdo semblent amers et ont visiblement le sentiment d’être abandonnés à leur sort par l’État. L’article intitulé “Du point d’honneur au doigt d’honneur” relate ainsi comment la convention entre l’Éducation nationale et l’association créée par Charlie Hebdo et SOS Racisme, Dessinez Créez Liberté, a tourné court.

Celle-ci devait permettre “la diffusion d’une grande exposition itinérante, la création d’un kit pédagogique complet” et “l’organisation de sessions de formation” au sein du réseau de création et d’accompagnement pédagogiques (Canopé), avec pour thèmes principaux : “les enjeux de la liberté de la presse, du droit au blasphème et à la caricature pour apprendre aux jeunes à aiguiser leur esprit critique”.

À lire : Une sur Tariq Ramadan, ouverture d’une enquête après des menaces de mort contre Charlie Hebdo

Mais après le 13-Novembre, “le ton change”, écrit Agathe André, la présidente de Dessinez Créez Liberté. “La trouille au cul et la lâcheté en bandoulière, le MEN [ministère de l’Éducation nationale, NDLR] se désengage progressivement jusqu’à nous planter complètement. Politiquement, ‘être Charlie’ ne fait plus recette.”

Face à un tel constat et pointant du doigt les contradictions de l’État, qui finance la protection personnelle de certains membres de Charlie Hebdo mais pas celle des locaux, où l’ensemble de l’équipe travaille, ce numéro anniversaire en profite pour interpeller le président Emmanuel Macron.

“Monsieur le président, est-il bien juste que nous soyons contraints d’acheter ainsi notre vie en payant une police privée ? Et, ce faisant, de privatiser notre liberté et notre sécurité ? Est-il juste que la République française ne garantisse pas réellement le droit de Charlie à réunir son équipe, à réaliser son travail hebdomadaire sous la protection efficace de policiers de la République ?”, interroge Fabrice Nicolino, qui qualifie de “défunte” une République “incapable de parler haut et clair pour que les principes simples de la liberté d’expression soient respectés en tout point de notre pays”.

Première publication : 04/01/2018

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