Chroniques de Jérusalem : trois jours dans le huis clos d’une ville hors du temps

Alors qu’en ce mois de mai, Gaza pleure ses morts, à 100 kilomètres de là, Jérusalem semble loin du chaos de la terre voisine. Immersion dans la ville trois fois sainte, carrefour de tensions et lieu complexe de cohabitation.

14 mai : Les toits immuables de la Vieille Ville se teintent de l’or du crépuscule. Le chant du muezzin d’Al-Aqsa et les cloches du Saint-Sépulcre s’élèvent dans l’air comme, peut-être, aux temps immémoriaux. Il semble loin, vu d’ici, vu d’en haut, le désespoir qui frappe au même moment Gaza, à une centaine de kilomètres seulement. Difficile d’imaginer, perchée sur les pierres blanches de Jérusalem, le chaos qui règne sur la bande de terre voisine où le sang a coulé, une fois encore : 55 morts et 2 500 blessés pour cette seule journée.

Serait-ce la mystique des hauteurs qui nous aurait épargnée ? Car la Vieille Ville a le pouls sensible. “Tout va bien tant qu’il ne se passe rien. Mais il suffit d’une étincelle pour que ça s’embrase”, nous a prévenu Wassim Razzouk, le tatoueur star des chrétiens dans la cité. Mais quand on redescend dans le dédale des ruelles, où vivent côte à côte des dizaines de communautés – chrétienne de toutes obédiences, juive, musulmane, arménienne, africaine ou gitane –, l’équilibre instable de cette complexe cohabitation semble maintenu.

Il faudra frapper aux portes pour découvrir l’envers du décor. Bifurquer d’abord dans une ruelle du quartier musulman, s’enfoncer ensuite dans une impasse du secteur africain, et s’inviter chez Ali Jeddah, “maire non officiel de Jérusalem-Est”. L’homme de 68 ans tient audience, allongé sur sa banquette dans la maison qui l’a vu naître, une bâtisse aux murs rouges autrefois une prison turque.

© Sarah Leduc, France 24

Fils d’un père musulman tchadien et d’une mère chrétienne aux origines palestinienne et nigériane, Ali est un carrefour de civilisations à lui tout seul. Et pourtant, quand on lui demande si Israéliens et Palestiniens peuvent vivre ensemble, la réponse est sans appel : “Non ! Ce gouvernement israélien est le plus fasciste et raciste qu’ait jamais connu Israël ! Les juifs sont des fous, des colons. Regardez ce qu’il se passe à Gaza ! Les snipers tirent sur tout ce qui bouge, même sur les chats”.

Il parle sans détourner les yeux de la télévision qui diffuse en boucle les images de Gaza ; le bilan des morts s’alourdit de minute en minute. “Ils [les Israéliens] nourrissent leur enfants à la haine. À Gaza, ils tirent sur des femmes, des enfants, et pendant ce temps, ils chantent et ils dansent sur le mont des Oliviers pour le transfert de l’ambassade”, déclare celui qui a lui-même lutté par les armes.

Terroriste pour les Israéliens, héros de la résistance pour les Palestiniens, Ali Jeddah est l’ancien bras droit de Georges Habache, fondateur du FPLP (Front populaire pour la Libération de la Palestine). En 1968, il a posé une bombe dans la rue de Jaffa, l’une des artères principales de Jérusalem, un crime pour lequel il a passé 18 ans en prison. “Je suis né dans une prison, j’ai passé ma vie en prison, mais je n’abandonnerai jamais le combat”, assure-t-il.

Le mythe écorné de la cohabitation

Le charme de Jérusalem prend soudain du plomb dans l’aile. Le mythe de la Vieille Ville, que l’on venait parcourir pour percer le mystère d’une cohabitation communautaire à maints égards invraisemblable, se fissure.

© Sarah Leduc, France 24

Autre quartier, autre porte, autre discours. À la tête du centre communautaire du quartier juif, Shoshana Sulevan nous accueille dans un salon aux murs recouverts de livres religieux. À elle aussi, Gaza semble loin. “Ici c’est différent. Il n’y pas de ‘pur’ quartier dans la Vieille Ville. On vit ensemble, on se dit bonjour, je mange dans les restaurants arméniens et je fais mes courses dans les boutiques arabes”, explique cette Israélo-Américaine, hiérosolomytaine (habitante de Jérusalem) depuis 30 ans.

“Après, je n’ai pas besoin que les Arabes m’aiment, j’ai juste besoin d’être en sécurité, d’être sûre qu’ils n’explosent pas mes bus et qu’ils ne me poignardent pas”, explique celle qui admet éviter certains quartiers de la Vieille Ville et ne pas aimer aller seule à la Porte de Damas, à l’entrée du quartier musulman.

Derrière l’entente cordiale, la peur. Derrière la peur, la méfiance. Les événements de Gaza sont passés sous le même filtre. “On leur a donné Gaza sur un plateau d’argent et regardez ce qu’ils en font : ils l’ont mis à feu et à sang. Le Hamas les paye pour qu’ils passent nos frontières, pour qu’ils nous attaquent… On est obligés de se défendre ! On aura la paix quand ils aimeront leurs enfants plus qu’ils ne détesteront les nôtres !” La messe est dite.

© Sarah Leduc, France 24

À ce stade, on ne sait plus trop si on veut encore toquer chez l’habitant. Mais aux abords de la Porte de Jaffa, dans le quartier chrétien, la Harley Davidson qui détonne dans le paysage nous fait de l’œil. Un groupe d’Américains se presse dans la minuscule boutique où la famille de Wassim Razzouk encre la peau des pèlerins depuis plus de 500 ans. Le biker copte admet sans mal que “ce n’est pas un endroit où les communautés vivent harmonieusement. Les gens vivent côte à côte, mais pas ensemble”. Par souci d’équité, on pousse jusqu’au quartier arménien. Là encore, le même son de cloche : “Les juifs nous crachent dessus. Avec les musulmans, ça va. Mais je vis entre deux feux : entre musulmans et juifs, nous sommes comme des sandwichs, ils veulent tous nous manger !”, déclare Annie Dikdikan, qui, à 44 ans, espère quitter un jour la Vieille Ville, où elle est née.

Pas de feu néanmoins dans la cité antique ce soir-là, tandis que la nuit tombe sur ce pays aux mille visages. La Vieille Ville ferme boutique et les chats reprennent leurs droits. Un peu plus loin à Jérusalem, sur le mont des Oliviers, les Israéliens célèbrent le déménagement de l’ambassade américaine. Au bord de la mer, à Tel-Aviv, des milliers de personnes fêtent encore la victoire, deux jours plus tôt, de la chanteuse israélienne Netta Barzilai à l’Eurovision. À Gaza, on n’a pas fini de compter les morts.

© Tahar Hani, France 24

15 mai. Un jour nouveau se lève à Jérusalem, et Gaza semble soudain moins loin. Au lendemain de la journée la plus meurtrière du conflit israélo-palestinien depuis l’été 2014, la communauté internationale s’indigne, les journalistes s’agitent et les événements de la veille font la une de toute la presse nationale.

Côté palestinien, la colère est générale. La Vieille Ville, impassible la veille, a changé de visage. À la porte de Damas, Ramzi le coiffeur ou Yahia le vendeur de journaux, n’ont pas levé le rideau ce matin. Pas plus que les autres d’ailleurs : une grève générale a été décidée en soutien aux Gazaouis. De même à Jérusalem-Est. Plusieurs petites manifestations sont organisées dans la ville, à différents endroits et différents moments. Pas de mouvement de masse.

“On essaye de s’adapter aux mesures de sécurité imposées à Jérusalem pour dénoncer ce qu’il se passe à Gaza”, explique Dimitri Dilyani, président du rassemblement national chrétien, qui joint sa voix à la colère palestinienne. Mais les foules qui se rassemblent près de la Porte de Damas ou devant la Hebrew University sont rapidement dispersées par les autorités israéliennes.

La “musique macabre du Hamas”

Côté israélien, la mobilisation reste très minoritaire. Entre la célébration de la reconquête de Jérusalem le 13 mai, le déménagement de l’ambassade américaine et la victoire à l’Eurovision, le contexte est plus favorable aux envolées nationalistes. La gauche israélienne, minoritaire, affaiblie, peu représentative, surtout à Jérusalem, peine à faire entendre sa voix. Mais elle ne s’en indigne pas moins. Dans son édito du 15 mai, Haaretz, le journal de la gauche israélienne, appelle à “mettre fin au bain de sang”. “On ne discute pas le fait qu’Israël ait le droit de défendre sa frontière, mais cela ne veut pas dire qu’on a le droit de faire n’importe quoi à ceux qui essayent de la franchir”, lit-on.

Une pétition, lancée par le collectif “Agissons” pour demander l’arrêt des tirs circule depuis les premières heures du jour parmi les intellectuels. Michal Govrin, écrivain et femme de théâtre investie dans un programme éducatif à Gaza, l’a signée car la situation est “à hurler”, nous explique-t-elle par téléphone. Mais elle a signé sans en être complètement satisfaite, car le texte n’évoque pas la responsabilité du Hamas.

“C’est facile d’accuser Israël unilatéralement. Mais il faut aussi avoir le courage de dire que nous sommes tous les jouets du Hamas. Nous sommes tous en train de danser au son de leur musique macabre. Ils font une mise en scène diabolique au détriment de la vie humaine”, déclare-t-elle. “Il faut avoir le courage de leur demander d’arrêter et encourager les Gazaouis eux-mêmes à se soulever contre ceux qui les dirigent”, poursuit-elle.

Rappelons ici que les leaders du Hamas ont fait du franchissement en masse de la frontière entre Gaza et Israël une réponse au blocus israélo-égyptien en place depuis leur prise du pouvoir en 2007. Face au drame annoncé, l’Égypte a tenté le week-end dernier de monnayer pour le compte d’Israël le musellement du mouvement, en échange d’une série d’offres humanitaires (réouverture du point de passage de Rafah vers l’Égypte, extension de la zone de pêche, convois de médicaments, etc.). Le Hamas a visiblement refusé l’offre.

Face aux manœuvres politiques, les Israéliens se sentent donc pris en étau. “J’ai le cœur qui saigne quand je vois ce qu’il se passe à Gaza. Mais maintenant, j’ai peur que le Hamas utilise cette violence israélienne pour lancer une nouvelle guerre de roquettes. Tout est fait pour cultiver la peur”, estime Danièle Storper, anthropologue franco-israélienne. “On est mobilisés mais aussi à bout de souffle. On est dans un État sous tension permanente et on se sent impuissants”, explique l’ancienne chercheuse au CNRS, installée à Jérusalem depuis 30 ans.

La résistance du quotidien

16 mai. Au matin, Gaza n’a pas fini d’enterrer ses morts : la journée du 15 a été plus calme, mais deux personnes ont encore été tuées et 250 autres blessées. Dans la Vieille Ville de Jérusalem, les odeurs de myrte et de musc embaument à nouveau les ruelles. Ramzi, Yahia, et les autres commerces du quartier musulman ont rouvert leurs échoppes. Wassim Razzouk trace des croix sur les peaux endolories des touristes mystiques. Et Annie Dikdikan n’a toujours pas déménagé. Ce microcosme reprend son équilibre instable, jusqu’aux prochains incidents. Malgré les morts, il faut bien vivre.

“Nous avons une responsabilité de construction. Nous devons participer à cet effort au quotidien. Ce décalage entre Jérusalem – et particulièrement la Vieille Ville – et Gaza, c’est aussi une forme de résistance. Une résistance par la normalité de la vie. Montrer que ces trois grandes religions sont présentes dans la Vieille Ville, côte à côte malgré les conflits et les désaccords, c’est relever un défi extraordinaire pour le monde entier”, estime Michal Govrin.

Au Mur des Lamentations, dans les alcôves du Saint-Sépulcre, et sur l’Esplanade des mosquées, chacun s’affaire à ses prières. Et le soleil darde ses rayons sur les toits immuables de Jérusalem.

À lire : Il y a 70 ans, à Jérusalem – “Mon père est parti, le Coran dans une main, sa mère dans l’autre”

Première publication : 16/05/2018

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