Crise des hôpitaux : “Les urgences sont devenues des lieux de détresse sociale”

Selon la sociologue Fanny Vincent, les patients ne sont pas directement responsables de l’engorgement des urgences.

Après trois mois de mobilisation, le mouvement de colère des urgentistes ne faiblit pas. De nouvelles actions avaient lieu ce mardi à l’appel des fédérations des syndicats CGT, FO, SUD et CFE-CGC , alors que le Sénat doit adopter le projet de loi santé porté par la ministre Agnès Buzyn. 

Des manifestations se sont déroulées dans la matinée devant le ministère de la Santé, tandis que le collectif Inter-Urgences comptabilisait lundi soir 95 services d’urgence en grève dans toute la France. Au coeur des revendications : une hausse des salaires de 300 euros net par mois, une augmentation des effectifs et une sécurisation des locaux pour faire face à un afflux toujours plus important de patients. 

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Des revendications en partie balayées dimanche sur BFMTV par Agnès Buzyn, qui a rappelé qu'”une prime de risque ainsi qu’une prime de coopération” étaient attribuées “aux paramédicaux dans les services d’urgence”. “Je comprends que ce soit une reconnaissance. Mais quand la préoccupation est purement salariale alors que ça dysfonctionne, (…) sincèrement les problèmes ne vont pas se régler parce que je paie davantage”, a-t-elle martelé. 

Alors que le nombre de passages aux urgences a doublé en vingt ans, avec plus de 21 millions de patients enregistrés en 2016, comment expliquer cette évolution spectaculaire ? L’Express a posé la question à Fanny Vincent, sociologue au CREAPT et coauteure de La casse du siècle : À propos des réformes de l’hôpital public (avec Frédéric Pierru et Pierre-André Juven, aux éditions Raisons d’Agir). 

L’Express : Le passage injustifié de certains patients aux urgences est-il la cause de leur engorgement ? 

Fanny Vincent : Il y a effectivement un engorgement des urgences, c’est indéniable. En revanche, dire que cela est imputable au fait que certaines personnes s’y rendent alors qu’elles ne le devraient pas me semble compliqué. Il existe en effet des urgences sociales et certaines personnes se retrouvent à l’hôpital, parce qu’elles n’ont pas d’autre endroit où aller. 

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Il est cependant vrai qu’un certain nombre de ces personnes pourraient être prises en charge par des professionnels en dehors de l’hôpital, dans ce que l’on appelle la médecine de ville. Mais cette dernière est insuffisamment structurée. Il n’existe pas de réelle articulation entre l’hôpital et la médecine de ville. 

En 1958, lorsque la réforme Debré a été lancée, une forme d’hospitalocentrisme a été mise en place. On a fait de l’hôpital le centre névralgique du système de santé, ce qui a créé un déséquilibre avec les autres structures de la médecine de ville. Or, dans un contexte de baisse de ses moyens, l’hôpital a aujourd’hui des difficultés à assumer correctement l’ensemble de ses missions. Le problème est donc multifactoriel. 

Y a-t-il également un manque de médecins pour faire face à cette surcharge des urgences ? 

Il y a en effet un manque de médecins et des personnels hospitalier aux urgences. Les chiffres sont assez révélateurs : entre 1996 et 2016, le nombre de passages aux urgences est passé de 10,1 millions, à plus de 21 millions. La hausse du personnel sur cette même période n’est pas du tout équivalente.  

Il y a aussi une mauvaise articulation entre les urgences et la médecine de ville. En effet, les structures non hospitalières ne sont aujourd’hui pas en mesure d’absorber les patients qui viennent aux urgences. Donc beaucoup de patients se rendent aux urgences parce qu’ils n’ont pas vraiment d’autre choix. 

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Les urgences scandinaves sont souvent citées en exemple parce qu’elles sont moins encombrées qu’en France. Mais il y a dans ces pays un système de maisons de garde qui fonctionne différemment. Ils ont des centres de santé qui effectuent des missions ambulatoires basiques, avec la prise en charge de certains patients, sans hospitalisation, sur des durées de quelques heures. On ne dispose pas de telles structures en France. 

Si une continuité des soins était assurée au niveau de la médecine de ville, cela permettrait aux patients qui viennent pour ce qu’on a pu appeler la “bobologie” [des maux bénins] d’être pris en charge. Et, du même coup, cela permettrait de soulager les urgences. 

La précarité financière de certains patients explique-t-elle aussi cet engorgement des urgences ? 

Les urgences sont le dernier lieu qui est aujourd’hui ouvert 24 heures/24 où les patients peuvent venir. Et certains d’entre eux n’ont pas toujours les moyens d’avancer les frais. Donc les dépassements d’honoraires peuvent poser problème pour certains patients, et on sait qu’ils sont courants chez des nombreux médecins spécialistes. A contrario, aux urgences il n’y en a pas. Et, avec le tiers payant, tout le monde est pris en charge, même si cela ne représente qu’une petite partie des patients. 

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Les urgences sont devenues des lieux qui accueillent beaucoup de détresse sociale. Il y a un certain nombre de réfugiés ou de personnes sans abri qui s’y rendent. Il y a donc probablement un débat à engager sur la prise en charge de ces personnes car; si on leur ferme les urgences, il faut avoir une solution à leur proposer. Or, pour l’instant, aucune autre structure que l’hôpital n’a les moyens de tous les prendre en charge. 

Au-delà de la précarité financière des patients, il y a la question des déserts médicaux sur certaines parties du territoire. Cela entraîne une surcharge de travail pour les quelques médecins présents, et allonge les délais de prise en charge. Il faut se rendre compte que, dans certains départements, pour consulter un médecin généraliste, il faut parfois attendre plusieurs jours et cela peut atteindre des mois voire un an pour un spécialiste. Face à cela, les patients peuvent préférer se rendre aux urgences, parce que même si cela peut durer plusieurs heures, ils savent qu’ils seront pris en charge. 

Quelles réponses peuvent-elles être apportées, selon vous ? 

Lorsque le mouvement de grève a débuté aux urgences, la ministre de la Santé Agnès Buzyn a estimé que c’étaient les problèmes d’insécurités qui étaient en cause, et non les conditions de travail. Mais en réalité, les deux sont liés. 

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Il est vrai que le mouvement social des urgences s’est structuré à la suite de l’agression d’un soignant à l’hôpital. Par ailleurs, lorsque l’on regarde les enquêtes sur le sujet, une constate une hausse des affaires de ce type. Mais les conditions de travail dégradées contribuent aussi à cette hausse. Le manque de moyens et d’effectifs génère un allongement de la prise en charge qui peut se traduire par un surcroît d’agressivité des patients. 

À court terme, l’augmentation des moyens et des effectifs semble donc être une solution face à la crise. À plus long terme, une réflexion peut être menée autour de l’articulation entre l’hôpital et la médecine de ville, pour déterminer si les urgences peuvent être délestées de certaines tâches. On a tendance à opposer ces deux grilles de lecture, mais elles fonctionnent ensemble. 

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