Critique Musicale: Dirty South Crew – Soul Train (2018)

 

 

Flashback : de Wake Up à Soul Train

Il y a un peu plus de quatre ans, en juillet 2014, nous nous penchions sur Wake Up, le second album des Amiénois du Dirty South Crew, sorti en mai de cette même année. Un disque dont il fut difficile de prendre pleinement la mesure à la première écoute, tant son contenu se révélait paradoxalement aussi difficile à aborder qu’immédiat et plaisant à découvrir sur le moment. Le travail fourni par les Amiénois nous ayant au bout du compte convaincus, nous avions finalement livré à son sujet le commentaire suivant :

« Avec Wake Up les Picards de Dirty South Crew nous donnent à découvrir un disque riche aux influences et styles divers. Le Rap et le Hip-Hop fusionnant ici à propos avec les rythmes plus Rock, Reggae et même, dans une certaine mesure, Blues. Les rythmes se côtoient et les langues se répondent, un seul et même titre contenant souvent des passages chantés en anglais et dans la langue de Molière. La fusion des genres et styles musicaux étant au fondement de ce groupe, on ne peut que se réjouir du travail accompli par ces sept musiciens. L’ensemble est éclectique et non cantonné aux frontières de genres, c’est là l’un des principaux atouts de ce groupe et de sa musique. Ceux ayant eu la chance de les découvrir avec Voyage Métissé adhèreront sans problème à ce contenu, son message, son état d’esprit. Les amateurs de Rap et autre Hip-Hop y trouveront certainement leur compte eux aussi, n’en doutons pas. Mais les amateurs et curieux en tous genres et styles musicaux confondus pourraient eux aussi désormais considérer ce groupe, car si les toutes premières écoutes, du fait de la multiplicité des styles fusionnés, ne sont pas des plus aisées, ce métissage/melting pot musical se bonifie avec le temps. Des titres se révèlent petit à petit, laissant au final une très bonne impression à l’auditeur. Le temps semble être le meilleur allié de cette galette… »[1]  

Depuis sa sortie cet album sera parvenu à rencontrer son public, s’écoulant à un peu moins de neuf mille exemplaires entre mai 2014 et l’an dernier. La publication de l’album se verra entre autres appuyée par une série de quarante-et-une dates de concerts, donnée de début mai à  fin décembre 2014, un concert au Gueulard Plus de Nilvange venant mettre un point final à une tournée entamée fin janvier à Bordeaux[2].

Le début d’année 2015 est marqué par l’arrivée de leur boutique en ligne en janvier et par un concert auvergnat, le 28 février, à La Coopérative de mai. À la mi-avril, le clip du morceau Tolérance est diffusé sur Youtube. C’est le cinquième et dernier titre extrait de Wake Up à se voir accompagné d’une vidéo – après Be Proud, Wake Up, Murderer et Speed-, concluant ainsi la promotion effective dudit album, moins d’un an à peine après sa sortie[3].

Deux semaines plus tard, on retrouve le Dirty South Crew sur les routes, avec pour premier point de chute Nérac et son festival. La tournée entamée se poursuivra jusqu’à la toute fin du mois de juillet avant de s’interrompre une dizaine de jours pour finalement reprendre à Dax, au soir du 13 aout et de passer le lendemain à Montbrun.[4]  La  deuxième quinzaine du mois d’aout 2015 sera elle marquée par une session de travail au Studio du Manoir[5]. En septembre deux concerts sont donnés, l’un à Saint-Pierre-Eynac, l’autre à Amiens.

Début octobre, le successeur de Wake Up commence à se signaler, au travers notamment du lancement d’une collecte de fonds, longue de quarante-six jours, réalisée via le site Ulule. Un bref extrait du morceau Freedom est ensuite mis en ligne le 30[6]. Fin octobre, toujours, les Picards achèvent une semaine de résidence à l’Espace Culturel Picasso de Longueau avant de mettre une nouvelle fois le cap sur Dax et son Atrium, où ils sont invités à donner une masterclass dans le cadre de leur action culturelle début novembre[7].

Le 20 novembre, le groupe annonce que leur campagne Ulule a porté ses fruits et que l’objectif originellement fixé a été atteint et même dépassé, avec l’aide de quelques cent-cinquante-quatre contributeurs.[8] Ils en profitent également pour diffuser un court extrait d’une composition appelée No. Un mois plus tard, ils retrouvent à nouveau Le Centre Culturel Picasso pour une nouvelle semaine de résidence, conclue par une prestation en ce lieu[9].

Les premiers mois de 2016 voient Dirty South Crew poursuivre son action culturelle sur ses terres, entre Amiens et Friville-Escarbotin. Le 2 avril 2016, le groupe annonce via les réseaux sociaux que le maquettage de leurs nouvelles compositions et terminé. Commence alors le processus de sélection des différents morceaux qui ensuite seront enregistrés.[10] Une nouvelle tournée débute le 27 avril, à Bressuire, avec une participation au Festival Facs. Ils se produisent ensuite à travers la France de mai à aout, allant de festival en festival.

Le 25 aout, on apprendra que des sessions d’enregistrement se sont tenues un peu plus tôt à l’Ad Astra Studio d’Amiens[11]. Le lendemain, ils referment leur tournée estivale avec un concert dans l’Allier, à Bourbon-l’Archambault[12]. Le septet fera sa rentrée scénique lors d’un concert programmé le 8 septembre au Parc de La Hotoie à Amiens, partageant ce soir-là l’affiche avec les Niçois d’Hyphen Hyphen[13].  Le 11 octobre 2016, leur famille s’agrandit quelque peu et accueille un membre supplémentaire en la personne de Vianney Liesenborghs qui devient leur manager[14].

La tournée 2016 trouve son épilogue au soir du 24 novembre alors que DSC se produit devant son public de la première heure, à La Taverne Electrik, dans le cadre du Festival Culture Bar-Bars[15]. À la mi-décembre, l’enregistrement de tous les titres appelés à garnir le nouvel opus est achevé. De cet ensemble, douze compositions sont annoncées comme inédites. La sortie du disque est elle annoncée pour le mois d’octobre 2017[16]. Leur restera, entre temps, à s’attaquer aux mixage et mastering.

Dernier acte de l’année 2016 pour les Amiénois : une nouvelle semaine de résidence, prévue dans les derniers jours de décembre,  toujours dans les murs du Centre Culturel Picasso de Longueau, qu’ils mettent à profit pour retravailler leur set de concert, y intégrant notamment de nouveaux morceaux[17].

 L’année 2017 s’ouvrira ensuite par une prestation dans les Hauts-De-France, à Sallaumines, le 18 janvier. Quinze jours plus tard, c’est Hand’s Up , le premier extrait de l’album à paraître qui s’annonce, le titre et son clip étant dévoilés le 17 février. Un peu plus d’un an avant son arrivée dans les bacs, la promotion de Soul Train est enclenchée. En mars, ils se retrouvent en studio pour poursuivre le mixage de leur opus, font route vers la Wallonie et la ville de Tournai pour une date le 1er avril puis achèvent le mixage de l’album, à Paris, vers la mi-avril.[18]

Au mois de mai, une nouvelle tournée d’été débute, qui les verra continuer à exporter leur musique au-delà des frontières hexagonales. Après le Plat Pays, le groupe se produit outre-Rhin, à Dessau et Halle, pour la fête de la musique au mois de juin[19]. Au cours de cette tournée, ils pensent aussi à exploiter de manière bien plus régulière les plateformes  de partage vidéo et proposent donc de brefs montages vidéo, reflets de leurs pérégrinations, via leur chaine Youtube[20].

Le 7 juillet, la vidéo d’un second titre, We Nah Forget, est dévoilée. La tournée suit son cours et les emmène jusqu’à la frontière du Pays basque espagnol. Pour la sixième édition  de la foire au chanvre, ils sont donc à Irun le 15 septembre. La pluie se joignant même à eux pour l’occasion[21].

Le 26 septembre un teaser de l’album est mis en ligne et sa date de sortie définitive est confirmée, Soul Train sera chez les disquaires le 16 mars 2018. Un mois plus tard, la jaquette est dévoilée. Le 4 novembre, Dirty South Crew conclut sa tournée 2017 par une performance à Pessac. Ce soir-là, aux Vibration Urbaines, ils partagent l’affiche du concert de clôture avec Yanis Odua et Danakil[22].

Dans les derniers jours du mois de novembre, Pierre-Alain Mambou (chanteur et claviériste du groupe) s’envole pour les Etats-Unis et atterrit à Atlanta, où il participe, du 1er au 3 décembre,  à la phase finale du « Beat Camp », un concours international de beatmaking, placé sous l’égide de l’organisation Istandard,  entre autres spécialisée dans la promotion de jeunes producteurs[23]. Un concours qu’il remportera cette fois, après avoir tenté l’expérience en vain en 2016 et être sorti vainqueur des phases européennes de la compétition à Londres et Paris plus tôt dans l’année[24].

 Entre-temps, la promotion de Soul Train se poursuit, avec, le 26 décembre, la mise en ligne d’une vidéo présentant le morceau Freedom dans une version acoustique et avec un invité[25].

Le début d’année 2018 semble annoncer l’arrivée imminente d’un nouveau vidéo-clip. En effet, se baladent sur la toile des photos possiblement prises lors d’un récent tournage, celui du clip du morceau éponyme, Soul Train.[26] Le clip en question sera finalement visible le 25 mai 2018[27].

 Le 26 janvier, le combo donne son premier concert de l’année, à Nantes, où ils se produisent dans le cadre des 20 ans La Nuit de l’Erdre[28].

Le 2 février, on les retrouve, via les réseaux sociaux, en direct d’une usine désinfectée, lieu de tournage de leur prochain clip, No. Le 14, en cadeau de Saint Valentin, Dirty South Crew diffuse Chérie, Chérie, joyeuseté de circonstance. Deux jours plus tard, c’est le clip de No que l’on peut visionner[29].

 Début mars, ils travaillent à un nouveau clip, celui de Tomorrow. La communication autour de l’album à paraitre s’intensifie ensuite quelque peu : France 3 Hauts-De-France leur dresse le portrait[30] avant que Radio Campus Amiens[31] les accueille sur ses ondes le 12 mars.

Le 16 mars a lieu la Release Party de l’album. Pour l’occasion, ils retrouvent  l’Espace Culturel Picasso et livrent un concert ayant manifestement mis tout le monde d’accord[32].

Soul Train : écho d’un trimard éclectique et actuel

 Éclectique, certainement le qualificatif que nous avons le plus aisément employé depuis quatre ans et le jour où nous avions pour la première fois fait place au combo venu d’Amiens et sa musique dans nos colonnes. Un fait avéré et revendiqué qui tient avant tout au parcours personnel de chacun de ces sept musiciens. Revenant sur ce point au cours d’une interview télévisée, Caroline Mambou expliquera :

« Il y a des musiciens qui sont issus du conservatoire, d’autres qui sont issus d’écoles de musique, d’autres complétement autodidactes, donc au niveau des univers il y a forcément un gros mélange : le Classique, le Pop-Rock, la Soul…plein de choses !

On a tout mélangé pour fusionner et trouver notre son[33]. »

 Un son désormais mature et plus abouti qu’auparavant, résultat d’un travail de composition que l’on imagine relativement ardu. Questionné sur le sujet, Nicolas Normand nous éclairera un peu plus :

« C’est plus du home-studio dans une première partie, donc on est deux à composer Pierre-Alain, claviériste et chanteur et moi-même, guitariste. On prépare des maquettes chacun de notre côté après on les propose aux autres et en répètes ça évolue il y a des arrangements qui sont fait un peu par tout le monde. Globalement, on arrive à s’entendre assez bien, à se communiquer les structures. Comme on fonctionne beaucoup par maquettes on a développé un langage… De toute façon la musique c’est une langue universelle. »[34]

Interviewés sur l’évolution de leur son et les nouvelles directions musicales prises pour Soul Train, ils déclareront :

« On a beaucoup tournés entre 2014 et 2018, il a fallu retrouver un peu l’inspiration, les goûts avaient un peu évolués…Il a fallu faire toute cette recherche-là. On a pris le temps mais en tout cas on est vraiment satisfait du résultat, cet album c’est le projet le plus aboutit qu’on ait pu réaliser jusqu’à maintenant. Comparé aux autre albums, beaucoup de morceaux composés ont été mis de côté, on a composé plus de morceaux qu’il y en a dans l’album, ça nous a permis de faire du tri et de choisir ce qui nous convenait le mieux. (…) Il y a peut-être plus de violon que sur le tout premier album, Voyage Métissé, il y a aussi plus de titres que sur Wake Up. La voix de Myriam a aussi pris plus de place sur cet album. On a peut-être un peu grandis… C’est peut-être un histoire d’arrangements aussi, il y a des guitares sur Wake Up qui étaient très Rock sur quasiment tout le long de l’album est là, le fait d’avoir des  sonorités en son clair ça permet de faire ressortir d’autres instruments, d’avoir un autre ressenti…On a peut-être pas pris « plus de place » mais on a mieux arrangé, de façon à faire ressortir plus facilement l’identité de chacun. »[35]

« Il y a des guitares un peu Afro, des guitares vraiment Rock comme avant. On a cherché des couleurs et des sonorités différentes et à les pousser d’avantage. On a pu aussi se faire plaisir  dans l’empilement de certaines couches, par exemple les violons. On a mis des orchestrations… »[36].

Avec la parution de Soul Train, Dirty South Crew semble renouer avec une thématique qui leur est chère : celle du voyage. Un thème déjà éprouvé, avant l’injonction de Wake Up, avec la parution en 2012 de Voyage Métissé, leur premier opus où le message s’affichait clairement. Six ans plus tard, une plus large place semble avoir été faite à l’introspection, à la métaphore surtout, filée sur pas moins de dix-huit titres et quelque cinquante-six minutes de périple…Un gage d’évolution dans la continuité.

Sur le choix d’un tel titre, Nicolas expliquera :

« L’idée c’est le voyage de l’âme, le voyage de l’esprit. On va partir le matin dans son quotidien et puis d’un seul coup le cerveau décroche, l’âme, l’esprit…les idées commencent à zapper les unes à côté des autres. Ca va être par exemple cette fille qui s’appelle Julie avec qui c’est un petit peu compliqué en ce moment, ensuite on va zapper, se retrouver à penser à un reportage que l’on a vu il y a quelques jours sur les enfants soldats. C’est vraiment tout un cheminement de l’esprit qui se retrouve d’un coup cristallisé dans cet album. »[37]

Continuité aussi il y a dans le visuel proposé par le groupe et le photographe Thomas Muselet  (déjà à l’œuvre il y quatre ans), celui-ci s’inscrivant pleinement dans le sillage de l’opus précédent et suffit à les reconnaître, les identifier immédiatement. Ils semblent bien avoir trouvé leur identité visuelle (un constat qui vaut également pour l’esthétique de leurs vidéos).

Tout ceci étant dit, ne nous reste plus qu’à nous pencher plus avant sur ce que renferme ce disque…

C’est entre la Picardie et la capitale que Soul Train a été finalisé, son enregistrement, réalisé par Bérenger Nail et Romain Flandre, ayant eu lieu au studio Ad Astra Audio d’Amiens et ses mixage et mastering à Paris, au Studio De La Grande Armée et au Biduloscope, travail dû à Ludovic Tartavel et Benjamin Joubert. La production de cet album semble s’inscrire dans la droite ligne de celle réalisée pour Wake Up, tant celle-ci ne dépare pas le travail d’il y a  quatre ans. On note toutefois, aux côtés d’incrustions sonores nouvelles mais, plus disséminées et discrètes, une prédominance des sonorités Hip-Hop sur l’ensemble du disque, ce qui tend à donner à cette collection de chansons bien dense et à ce conglomérat d’influences aussi divers que varié une plus grande homogénéité. Les différentes voix semblent ici mieux mises en valeur. Le traitement réservé à celle de Myriam sur certains titres est notamment révélateur du travail accompli sur ce point et du soin porté aux nouveaux arrangements. Au fil des écoutes, à force de détails, on remarque que le son des Amiénois s’affine plus qu’il ne change, se révèle plus abouti et gagne finalement en maturité.

Passée une Intro de vingt-sept secondes signalant le passage d’un train, C’est sur une jolie intro de chant a cappella que s’ouvre le titre Tomorrow. La frappe du batteur imprime ensuite son rythme lourd et pesant à ce titre mid-tempo, L’impression  s’en trouvant renforcée par la ligne de basse ou le gimmick de violon joué tout au long du morceau et plus encore par les interventions du clavier et d’une guitare au son bien Rock. L’impression d’urgence se dégageant de cette instrumentation se trouve bien soulignée au milieu du titre par les notes cristallines distillées par le clavier avant le retour du thème principal et une conclusion faisant la part belle à la guitare basse et à la six cordes. Si Myriam s’en sort bien sur l’introduction ou le refrain, Feljalin n’est pas en reste non plus et exécute une belle performance en début de titre, donnant vite à ce morceau aux influences R’n’B et Rock un rythme idoine avec un flow très efficace. Une entrée en matière plutôt réussie, s’inscrivant très bien à la suite du titre Wake Up (qui refermait l’opus du même nom), les thèmes de leurs textes se complétant plutôt bien, voire se répondant indirectement, le temps ayant toutefois passé et la focale changée, le lendemain succédant à l’éveil momentané, au moment présent. Un constat établit non sans amertume : « Tomorrow is coming/Yes you will be defeated/ under one banner/ ear our pleas/ we’ll chase the darkness, the terror and screams/ No matter how long, at the end we’ll be free…/They want to keep our lives under control/Remeber that your dreams are worth/ Much more than gold/ That’s why we have to stand up together. »

C’est de Julie dont nous faisons ensuite la connaissance, sujet d’une « ballade » douce-amère, non dépourvue d’humour et de second degré. Ce titre au rythme lent laisse assez large place aux sons de basse, de guitare (sur la fin) et surtout de claviers, bien mis en avant tout au long du morceau. Une composition aux sons majoritairement urbains, surtout prétexte à l’insertion de sonorités semblant assez « nouvelle » dans la musique du DSC, nous rappelant indirectement celle de la Fusion des années 2000 et celle proposée par les Américains de Cab en particulier. Un titre qui, à défaut de se révéler des plus évidents et accrocheurs de l’album passées les premières écoutes, a le mérite d’être l’un des plus intéressants musicalement. Les paroles, elles, évoquent avec dérision le sujet de la relation : « Tu es la rose que je n’ose cueillir, nos rapports sont ma foi plus qu’épineux/ en faisant la belle, tu as réveillé la bête en moi/ Ta silhouette me met en émoi mais me donner à toi/ serait me mettre dans de beaux draps/ j’ai peur que nos ébats soient comme nos débats stériles ».

Le train entré en gare, ne reste plus qu’à embarquer à bord de ce Soul Train. Un titre à l’instrumentation accrocheuse  qui débute par quelques accords de guitare et pourvu d’ une ligne de basse bien audible qui laisse vite la place à un refrain mené tambour battant, l’un des meilleurs de ce nouvel album. Certainement l’élément le plus marquant de cette composition, ce refrain est aussi immédiat et efficace que le titre en lui-même est bref (moins de 3 minutes). Pop, enjoué et défilant à toute vitesse, il traduit comme un sentiment d’euphorie ou de gaieté. A cet égard, le final instrumental de ce titre est assez révélateur. Quand on connait le potentiel et l’efficacité scénique de Soul Train, on regretterait presque que sa version studio ne soit pas plus longue… Ses 2 minutes 45 passent bien vite… Un morceau joué lors des concerts depuis un bon moment déjà et surtout vecteur de quelques aspects fondamentaux de leur message en général : ceux de communion et de tolérance:  « Welcome to the Soul Train/Everybody enjoy your trip and/Free up yourself, let’s get high we don’t care if we ain’t got your tickets,/Toninght we gon’ touch the sky/Bring whoever you want, fat, skinny, black, white / The only rule is to stay away from your trouble/fasten your seat belts, follow the locomotive/ Let’s take a ride on the Soul Train ».

Changement d’ambiance sur Radio Star, la chanson suivante. Ce titre bref résolument Hip-Hop repose en particulier sur un rythme et un beat formant son canevas, joué dès l’entame par le clavier, des notes de violon venant ensuite s’y plaquer. L’ensemble culmine sur le refrain et la fin du morceau voit une intéressante intervention du guitariste. Une chanson dont le texte fait en quelque sorte écho à l’arrière–scène de leur métier : « Etre l’étoile de la radio je rêve/ d’être promu, d’être premier aux charts/ Revoir ma morale, mes idéaux/ Je veux le buzz et l’argent du buzz/ la gloire même si elle n’est que d’un quart d’heure/ Devenir un produit marketing/Oui, je serais aussi aliéné/ qu’un ouvrier à l’usine/ Je connais les ficelles… ».

Flashback lui aussi revendique son style Hip-Hop et R’n’B, introduit qu’il est par une rythmique bien lourde et son excellente ligne de basse mixée en avant et qui apporte un groove certain à ce morceau, un groove souligné à propos par les accords joués par le synthétiseur un peu plus en retrait ou ceux de la guitare sur le refrain. Un titre aux mots que l’on devine sincères quoi qu’empreints de nostalgie, celle d’un temps où Hip-Hop et Rap se laissaient moins facilement travestir qu’aujourd’hui : « It is time to get back on some honest true shit The new generation need a music with a message/R.A.P. rhymes and poetry, rhymes about peace/So I rap against the politicians ».

C’est sur des notes cristallines de clavier et aux lointaines effluves Jazz que s’ouvre Feelings le morceau suivant. Un mid-tempo prétexte à de jolis contrastes. Passées les trente premières secondes, batterie, basse et guitare prennent plus de place et donne à ce titre toute sa lourdeur, sa gravité avant que le violon ne vienne apporter une légère touche baroque, soulignant indirectement le refrain et l’efficacité de celui-ci (certainement l’un des meilleurs de l’album), comme le fait l’intervention de la chorale en conclusion de ce morceau plus ou moins révélateur de la direction musicale prise par le groupe sur ce disque. Après plusieurs écoutes, on remarquera l’incrustation assez subtile de sons assez éloignés de ceux auxquels leur musique nous avez habitué en se joignant toutefois parfaitement à celle-ci. Sur ce morceau, le propos se fait acide et critique envers une société toujours plus connectée, friande à l’excès d’échanges virtuels au détriment de l’expression de sentiments souvent plus réels : « Le monde s’est mis à bugger en l’an 2000/L’ère numérique à soufflé cassettes audio, VHS, vinyles/Acheter devient obsolète, télécharger un déclic/Tellement proche de la souris qu’elle en est devenu domestique/La planète connectée à domicile/Plus facile de créer des liens virtuels quand réalité est fictive ».

Changement de registre avec We Nah Forget, chanson qui débute et se conclue sur un rythme modéré, précis et très calibré. Un rythme sur lequel se plaquent presque instantanément de premiers accords de guitare. La basse se joindra ensuite à l’ensemble, apportant au morceau ce qu’il faut d’intensité et de profondeur. Le refrain lui est beaucoup plus enlevé et accrocheur, ce qui d’emblée assure un contraste assez réussi avec le rythme sur lequel se déploient et s’articulent les différents couplets de la chanson, la rendant de fait assez efficace, et ce, dès les premières écoutes. Un refrain où se répondent influences baroques et réminiscences urbaines tout droit venues des années 90. Le texte se révèle être une jolie adresse au public en général et à leurs fans en particulier, les nouveaux venus autant que ceux de la première heure. Le Dirty South Crew sait d’où il vient, a conscience du chemin parcouru, sait où il va et nous en assure tout en se montrant reconnaissant : «  Since we’ve started you have always been here/ Giving us your blessings/ Along the way you never gave up/ If we are standing it’s because of you/ We will never thank you enough/ Everytime we sing we are thankful/ We count our blessings like we should/ Thanks to all the people who have helped/ We’ll never ever forget ».

L’interlude Tegrof Han Ew prolonge lui directement We Nah Forget, faisant en quelque sorte office de coda à ce morceau.

La douceur est de mise sur Warriors la onzième chanson de l’album. Un morceau qui se démarque d’emblée par ces quelques notes de guitare jouées en introduction et avec lesquelles le violon vient dialoguer sur la première partie de la chanson, instaurant comme une ambiance ou un ton presque mélancolique, très intimiste mais assurément prenant, seulement relevé par une intervention discrète du clavier. La seconde partie du titre et marquée par l’arrivée d’une rythmique de batterie venue soutenir guitare, clavier et violon, imprimant du même  coup un peu plus de pesanteur à ce titre sobre et réussi. Cette chanson donne également  l’occasion d’apprécier pleinement les trois différentes voix du groupe, même si celle de Pierre-Alain semble se détacher quelque peu, grâce notamment à une belle performance sur le refrain. Une chanson quelque peu singulière pour nous, celle-ci nous rappelant ce soir de 2014 où nous avions découvert le Dirty South Crew en concert à Amiens pour la première fois. De tous les titres joués ce soir-là, c’est celui-ci que nous avons gardé en mémoire et qui après coup nous avez le plus marqué. Certainement l’une des chansons les plus touchantes de leur répertoire, jolie évocation de ces warriors, ses battants du quotidien, de toutes celles et ceux que nous croisons sans les regarder, le plus souvent sans même les remarquer : « This for all my warriors/Hustlers, workers, real warriors/ No matter where you from/No matter who you are/ Same problems, same struggle got to stay on the grind/ Five kids mam ais a soldier, no daddy she’s alone but know how to raise them/She is marvelous, much better than the Marvel/Marvel Super Heroes yes mama is a warrior ».

Direction ensuite les terres du continent noir, où l’on entendra L’Histoire de laquelle « découlera » directement le morceau Lokuta Na Yo. Signifiant « tu mens ! » en lingala, la chanson débute par des accords de violon auxquels se joigne très vite une ligne de basse massive, les claviers et la batterie pour une instrumentation et l’exécution d’un thème au rythme relativement modéré au départ mais dont au perçoit assez vite la célérité. Une impression s’en trouvant renforcée par l’intervention d’une guitare délivrant des accords au son bien Rock et accrocheurs, donnant plus d’impact à la musique qu’au chant. Le rythme se calme légèrement la moitié du titre franchie, le chant n’étant plus soutenu que par la batterie et le synthétiseur. Le thème revient enfin avant la conclusion du morceau, outro prétexte à une très belle envolée guitaristique qui vient conclure très efficacement ce qui est certainement la chanson la plus vindicative  et la plus à charge de l’opus : « Tu es un menteur qui se fait passer pour un grand homme/Nombreux se serrent la ceinture, tu la desserre à chaque repas privilèges de tant d’abondance/ Les chefs d’Etats te saluent, tu as les distinctions de l’Elysée et de la Maison Blanche/Tu es un menteur qui se fait passer pour un grand homme avec un grand cœur. »

La tension chute d’un cran et l’humour réapparaît à propos avec Hand’s Up, le titre qui suit. La chanson s’ouvre sur un gimmick de clavier aussi simple qu’accrocheur, secondé par la section rythmique, délivrant d’emblée le thème principal du morceau. Un morceau dont on retient à la première écoute le refrain imparable, chanté en anglais pour plus d’efficacité, et sur lequel la six cordes est bien mise en valeur. La seconde moitié du titre débute toutefois sur un rythme moins élevé, créant un intéressent contraste avec les motifs musicaux joués au début du titre et repris par la suite avec les retours du thème d’introduction et du refrain. Un élément rappelant, même indirectement, qu’éclectisme et mélange des genres et registres, musicaux comme vocaux, constituent toujours l’une des matrices principales de la musique qu’ils nous proposent. . Hands Up est accompagné d’un clip nous montrant l’essentiel : Cette chanson a été composée pour la scène. Et c’est lors des concerts que ce titre au refrain somme toute fédérateur prend toute son ampleur. Une vidéo résumant un parcours émaillé de balances, concerts et autres rencontres, qui rappellera de bons souvenirs à beaucoup et dans laquelle quelques-uns se reconnaîtront peut être…Le texte lui est une sympathique odelette au magnifique métier qui est aujourd’hui le leur : « Hier soir on s’est donné corps et âme. / On ressent encore les douleurs tant la lutte fût âpre./Mais on va pas s’plaindre, c’est quand même un putain job./Encore aujourd’hui, je n’y crois pas d’exerce un métier « ça comme. »

La gravité est à nouveau de mise sur un titre comme Freedom. La chanson débute avec quelques accords de guitares appuyés par une rythmique de bonne facture, la basse imprimant au morceau un groove certain et bien mis en avant sur l’ensemble de ce titre au tempo modéré non dépourvu de lointains accents baroques qui contrastent intelligemment avec le sujet abordé et sa gravité : « De l’autre côté de cette ligne se trouve  mon aller simple pour mon paradis, mais pour y accéder il faudra côtoyer l’enfer d’un peu plus près/ beaucoup d’espoir et de danger (…)/Si c’est pas la mer à boire de traverser, certains y ont vu leur rêve se noyer./ Alors je tenterai le coup s’il le faut (…)/ Un passeur servira d’intermédiaire à mon projet./ Laissez-moi rêver d’un ailleurs/Soit je meurs, soit je vis de l’autre côté. »

Le leitmotiv de Lokuta Na Yo est ensuite repris sur l’interlude La Devise.

No, un titre des plus concis, aux sonorités urbaines et légèrement entêtantes, et qui fait la part belle à la section rythmique du groupe, débute par une introduction dégageant comme une certaine lourdeur, impression donnée par les notes jouées par le synthétiseur et une ligne de basse très profonde, déliées sur un tempo modéré sur l’ensemble du morceau. Le refrain, chanté à plusieurs voix, et sa teneur sont, évidemment, les éléments les plus distinctifs et accrocheurs de cette composition à la structure musicale certes « classique », mais efficace. Notons également un final instrumental aux effluves baroques assez réussi. Si musicalement cette chanson ne décevra ni ne surprendra quiconque a déjà entendu et apprécié la musique proposée par ce groupe picard, il en ira de même pour son propos et la verve l’accompagnant, Dirty South Crew nous proposant ici un texte des plus amers, vindicatif, quelque peu désabusé, mais non totalement  résigné quant à la situation  et notre société actuelles et le regard qu’il porte sur celles-ci :  « It’s time for a change, our system is fake/ Your hopes and dreams are still alive/ You just have to stand up and scream (…)/Indigné, mais personne ne lève le petit doigt/ Acquitté, la justice elle-même corrompt les lois/ Divisé pour mieux régner voilà ce qui fait foi/ Alors qu’unifié, c’est tout le peuple qui devient roi/ Je dis non à cet engrenage, non à toute cette machinerie (…) ».D’aucuns diront de ce titre qu’il est engagé ou « conscient ». Celui-ci s’inscrit en tout cas et sans nul doute dans la lignée de titres comme : Revolution Time, ToléranceBe Pround, ou Freedom, tous particulièrement significatifs et aux textes bien travaillés.

C’est sur la chanson Ghost que ce referme Soul Train. Un morceau qui débute en douceur et pourvu d’une rythmique assez lourde, de laquelle se détache aisément le son de la basse, et supplée par de jolis motifs joués par la guitare, le clavier ou le violon qui apportent à la chanson comme une touche de légèreté et de profondeur, contrastant avec la rythmique,  et mettant d’autan plus en valeur son très bon refrain. Les fantômes dont il est ici question sont tous ceux qui ont en commun cette enfance volée, quelle qu’en soit la raison : «  seulement 12 ans j’ai quitté mon village (…)/Amère s’avère la réalité qui m’est offerte/Offrir mon corps pour les plaisirs de la chaire/L’étincelle me servant d’espoir peu à peu s’assombrit. /Twelves years old and i’m high as fuck on the battlefield/No school here but they taught me how to kill. »

« Welcome to the Soul Train
Everybody enjoy your trip and
Free up yourself, let’s get high
 we don’t care if we ain’t got your tickets
Toninght we gon’ touch the sky »

 

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Si le Dirty South Crew ne nous surprend pas tout au long des cinquante-six minutes de ce troisième voyage en leur compagnie, il ne nous déçoit pas non plus. C’est certainement ce qui compte le plus après la sortie de Wake Up que nous n’hésiterons pas à qualifier ici d’album de transition. Une transition révélatrice d’un travail plus abouti et concis, plus mature aussi. La multiplicité des styles est toujours présente dans cette musique même si cette fois les sons Hip-Hop ou Rap prédominent plus largement cette collection de chanson. Des chansons vecteur d’un message qui lui aussi reste le même et qui, sous une légèreté semblant plus présente que par le passé, s’affirme.

Témoignage d’un groupe dont la musique et le style s’affermissent tout en demeurant fidèle à lui-même, à ce qu’il communique et renvoi depuis presque dix ans et sans donné  l’impression d’avoir cédé à des compromis trop flagrants. Bien qu’il ne soit pas toujours aisé de les découvrir sur disque en premier lieu, cet opus intéressera à n’en pas douter les amateurs de Hip-Hop, de Rap et de bien d’autres genres. C’est précisément ce qui fait toute l’originalité de ces Picards. Ne restera plus ensuite qu’à les découvrir sur scène pour embarquer avec eux pour de bon.

Liste des pistes :

  1. Intro
  2. Tomorrow
  3. Julie
  4. Le train
  5. Soul Train
  6. Radio Star
  7. Flashback
  8. Feelings
  9. We Nah Forget
  10. Tegrof Han Ew
  11. Warriors
  12. L’histoire
  13. Lokuta Na Yo
  14. Hand’s Up
  15. Freedom
  16. La Devise
  17. No
  18. Ghost

Dirty South Crew, Soul Train, Dirty South Crew Association, 2018.

 

 

 

 

Xavier Fluet @LaGazetteDeParis

 

 

[1] Xavier Fluet, « Dirty South Crew – Wake Up », La Gazette De Paris, 02/07/2014. Lien: http://gazetteparis.fr/2014/07/02/critique-musicale-dirty-south-crew-wake-up-2014/

[2] Site du groupe,  rubrique : « Tour ». Page consultée le 25 mars 2018. Lien : https://dscofficiel.com/tour/

[3] Chaine Youtube du Dirty South Crew. Lien : https://www.youtube.com/results?search_query=dirty+south+crew

[4] Cf. Note 2.

[5] Page Facebook de Dirty South Crew. Lien : https://www.facebook.com/dscofficiel/

[6] Id.

[7]  Reportage diffusé sur TV Landes, le 11 novembre 2015. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=QRlv8SoPWho

[8]  Cf. Note 5.

[9]  Id.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12]  Cf. Note 2.

[13]  Id.

[14]  Cf. Note 5.

[15]  Cf. Note 2.

[16] Cf. Note 5.

[17] Id.

[18] Ibid.

[19] Cf. Note 2.

[20] Cf. Note 3.

[21] Cf. Note 5.

[22] Cf. Notes 2 et 5.

[23] Annonce de l’évènement : https://www.universe.com/events/istandard-beat-camp-atlanta-december-1st-3rd-tickets-9VB6L7

[24] Sylvie Payet, « Pierre-Alain Mambou a conquis l’Amérique », Le Courrier Picard, 13/01/2018.

[25]  Cf. Note 3.

[26]  Cf. Note 5.

[27]  Cf. Note 3.

[28]  Cf. Note 2.

[29]  Cf. Note 5.

[30]  France 3 Hauts-De-France, « Portrait du groupe Dirty South Crew », 09/03/2017. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=mHYVOi3PDzk

[31]  Radio Campus Amiens, Starting Block , Dirty South Crew, 12/03/2018. Lien : http://www.radiocampusamiens.fr/starting-block-dirty-south-crew-16-mars/

[32]  William Dumont, « DSC, fort d’un registre renouvelé, retourne Picasso… », Muzzart, 19/03/1987. Lien : http://www.muzzart.fr/lezine/live-report/dscfortdunregistrerenouveleretournepicasso.html

[33]  Cf. Note 29.

[34]  Cf. Note 30.

[35] Cf. Note 30.

[36] Cf. Note 29.

[37] Cf. Note 30.

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