Critique musicale: Rikkha – Nuit Fatale (2013)

 

 

Rikkha : 4 consonnes et 2 voyelles

Rikkha c’est la combinaison de quatre consonnes et deux voyelles pour mieux désigner un quatuor délivrant une musique qualifiée de résolument Rock mais aussi, et surtout, parsemée de trilles nous rappelant tour à tour des sons et des influences aussi divers et variés que le Punk, le Punk Garage, le Dub, le Ska, l’Affro-Jazz ou le Hardcore. Un son qui se veut donc la résultante d’une véritable synthèse, voire symbiose, sonore et d’un univers à la fois propre et unique. Voilà donc ce que la chanteuse Juliette Dragon (Le Cabaret Des Filles De Joie), Seb le Bison leader et guitariste, la bassiste Lady Machine (The Ragnoutaz) et le batteur Funkaphobia (The Last Poets, Archie Shepp, Jim Murple Memorial) nous proposent de découvrir au détour des dix titres qui composent leur premier opus, disponible depuis le 10 juin, Nuit Fatale.

Si Nuit Fatale et le véritable premier album du groupe, il n’est en rien leur premier effort discographique. Rikkha ayant derrière lui une carrière de cinq ans déjà, cet album s’est vu précédé par la sortie de deux EP. Le premier, Kitten On Wheels, contenant 4 titres, parait en 2010 et est suivi, un an plus tard, par les 5 titres qui composent Covers, un ensemble de reprises.

Cinq années qui ont permis au groupe de fouler la scène, lieu où leur musique trouve son véritable pendant et où Rikkha et ses membres deviennent en quelque sorte l’incarnation même  de leur son, le groupe n’hésitants pas par exemple à se travestir au gré de leurs chansons, des thèmes et différents sujets de celles-ci (Halloween, lucha libre, voodoo…). Le tout confère aux performances en public du groupe une théâtralité certaine. Cette dernière étant accentuée par le fait qu’il arrive à Rikkha de partager la scène en compagnie d’autres artistes tels que des danseuses, des artistes de cirque ou bien des vedettes renommées de spectacles burlesques. Les concerts deviennent de fait des moments ou se mêlent le Punk,  le Rock, le burlesque et l’esprit des numéros de cabaret dans un style et une ambiance des plus enlevée.

Prologue

L’enregistrement de l’album a eu lieu entre Paris et l’auditorium de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Le mixage et le mastering final ont été réalisés à Los Angeles au mois de mars 2013, alors que le groupe tournait en Californie. Ce travail finalisé outre Atlantique résulte de la volonté de Rikkha de donner à entendre un son résolument au plus proche de celui immortalisé par plusieurs de leurs influences majeures, (parmi celles-ci citons : Jack White, Nirvana ou encore B52’s) et de faire bénéficier l’ensemble d’une tonalité résolument internationale.

La production de de cet opus est globalement irréprochable et offre une musique aux contours pour le moins très peaufinés, travaillés et bien léchés. Même si, de cet ensemble, c’est indiscutablement la section rythmique (Lignes de basses et gimmicks de batterie) et les vocaux de Juliette Dragon (mixés en avant) qui semblent dominer l’opus sur sa longueur, on remarque le travail de production et de mixage des plus judicieux et abouti. Ici aucun instrument ne s’est vu négligé au profit d’un autre. Le jeu de chaque instrument est sur chaque piste parfaitement restitué et audible. Du bon travail sur lequel certains auditeurs trouveront, peu – être, à redire, si l’on tient compte des « canons » des genres dans lesquels semblent s’inscrire la musique de Rikkha. On aurait peut être appréciés d’entendre une musique au ton plus brut et « roots », plus proche en cela du Rock et du Punk… Mais cela ne nuit en rien à la qualité de l’ensemble du disque et lui confère même une homogénéité certaine. Notons également  que  l’ensemble des titres qui composent ce Nuit Fatale est cosigné par le groupe.

Le disque voit également se côtoyer en son sein les langues de Shakespeare et Molière, preuve de cet éclectisme qui semble si bien caractériser ce groupe et sa musique.

L’atmosphère de cet album concept se veut cinématographique et laissera  percevoir à l’auditeur attentif nombre de références aux comics américains, aux Burton et autres Tarantino au fil de l’écoute des différents morceaux.

Le disque s’écoute comme l’on emboiterait le pas au voyageur et le paysage et les images défilent. La narration et soutenue et dévoile un univers à dormir debout quelque peu loufoque et grotesque mais assurément non dénué d’attrait : vampires, démone, princesse voodoo, prêtresse zombie, méchant loup et chaperon sanglant, femmes fatales, lolitas vengeresse, roller-girl, Lilith trans-sexuelle…Tel est le programme onirique de cette nuit fatale à laquelle nous voilà conviés.

Voyage au bout de la nuit

Nuit Fatale, la plage titulaire et éponyme du disque débute sur un accord de guitare saturé, vite soutenu par une ligne de basse très ronde et une batterie mixée en avant qui imprime au titre un rythme enlevé, enjoué et rapide et confère du même coup de l’efficacité  à l’ensemble. Le gimmick de batterie et les accords et autres envolées guitaristiques se dégagent de l’ensemble, tout comme la voix de Juliette Dragon mixée bien en avant et qui nous livre ici le programme des réjouissances par le menu. Tout Nuit Fatal se voit en quelque sorte abordé dans ce titre et ses paroles et Rikkha nous invite à la fête. Une mise en bouche auditive plutôt réussie.

Le titre suivant, Je Te Tue,  nous livre l’un des thèmes clés de l’opus, sa trame même : la féminité et sa célébration sous toutes ses formes. Tout au long des trois minutes de ce titre la femme fatale à l’état pur se voit gratifiée et glorifiée. Le tout nous est délivré sur une musique faisant la part belle aux gimmicks de guitare très présent. La batterie est, elle, très solidement appuyée par de bonnes lignes de basse. Le solo de guitare contenu dans ce titre ajoute également et indéniablement à son efficacité intrinsèque qui se voit renforcée par la brièveté de la pièce.

La Pretty Girl arrive ensuite au son d’un accord de guitare simple mais des plus accrocheurs qui nous laisse ensuite apprécier ce duo mixte, entre Juliette et Seb, chanté en anglais. Un titre qui nous donne donc à entendre la voix de Seb le Bison et permets de mesurer la justesse du travail accomplit sur les parties vocales, de ce titre mais aussi sur l’ensemble du disque.

Lullaby se déroule elle sur des accords de guitare et de basse des plus lascifs avant de prendre la tangente et de connaitre une brusque accélération de tempo imprimée par l’arrivée de la batterie tout en concervant quelque variations de rythme jusqu’au terme de la chanson. La voix de Juliette Dragon oscille sur cette berceuse des plus ténébreuses entre accents emprunts de sensibilité et de nervosité enjouée.

En 1997, Franck Micheal, chanteur belge pour femmes ménopausées de son état, nous avait prévenus : « Toutes les femmes sont belles ». La rengaine du sieur se voit confirmée par Juliette et ses comparses dans le titre Les Femmes. Cette nouvelle ode à la féminité arrive dans nos esgourdes sur en rythme des plus enlevé et tonitruant non dépourvu d’accents typiques de la musique Punk. La batterie délivre, par exemple,  un gimmick simple mais incroyablement accrocheur et efficace. La voix est mise en avant sur ce titre, se fait rageuse et est parfaitement et efficacement secondée par les chœurs.

C’est à un Road Movie auquel nous assistons ensuite. Premier simple extrait de l’album, cette résurgence du celluloïd permet au groupe de nous conter, tout en le revisitant à sa manière, un célèbre conte pour enfant de Charles Perrault, gratifié ici de rythmiques de guitare saturés et  accrocheurs soutenu par une basse qui se fait ici plus discrète me demeure des plus efficaces. Un des meilleurs moments du disque et un choix de single plutôt judicieux.

Sur Spank Me on remarque d’emblée une ligne de basse très présente avant que ne viennent s’ajouter efficacement guitare, batterie et voix. Ce titre chanté en langue anglaise semble traiter des relations sadomasochistes. Relations au cours desquelles si la femme est objet de désir, celle-ci avant tout désire et prend l’initiative. L’atmosphère du titre est servie par Juliette Dragon dont la voix se fait plus sensuelle encore que sur les autres titres d l’opus  et dont les onomatopées sont des plus évocatrices et subjectives. En fin de compte, et à la fin du morceau, c’est à Funkaphobia, le batteur du groupe, qu’il reviendra de donner la fessée.

Le huitième titre de l’album, Libre, donne, lors de son introduction, à entendre de doux accords guitaristiques qui laissent bien vite la place à une musique et à un chant aux ornements finement ciselés rappelant avec forte évidence  la musique évocatrice du Voodoo. Sur ce titre nous est narrée la rencontre impromptue d’un vieux poète salasse d’avec une petite ingénue. Rencontre qui se termine fatalement et qui se voit  servie par des chœurs plutôt réussis…

La section rythmique est parfaitement mise en avant et nous délivre des gimmicks efficaces et accrocheurs pour servir Shemale, un titre chanté en anglais et, comme son nom nous l’indique, qui évoque sans détour la question du transsexualisme, de ces homme devenus femmes, mais sans avoir subi de changement de sexe. On apprécie particulièrement le travail réalisé pour mettre en valeur la voix de Juliette.

L’opus se clos ensuite sur Morning Comes, titre annonciateur. L’aurore va poindre et la nuit est finit. Fin du voyage et dernière escale avant le réveil. Le titre nous offre un sample en guise d’introduction avant de s’articuler autour d’un rythme empruntant son origine au Jazz certainement, tout en ayant un ornement tout à la fois fortement et faussement Bluesy, duquel se dégage joliment la section rythmique du groupe.

*****

De ce Nuit Fatale l’on retiendra certainement l’éclosion d’un groupe déjà mature et aguerrit musicalement ayant parfaitement su synthétiser ses influences diverses et variées, Du Rock au Punk en passant par le 7e Art, par exemple, le tout sans négliger la Chanson. Les amateurs des styles musicaux cités plus haut ne devraient pas être déçus à l’écoute de cet opus. Les amateurs de véritables démarches à la fois musicales et originales pourraient également y trouver leur compte…

Un bon disque que ce se premier effort discographique de la part de Rikkha. Un premier essai qui n’a plus qu’à être transformé par un prochain album!

Liste des titres :

  1. Nuit Fatale
  2. Je Te Tue
  3. Pretty Girl
  4. Lullaby
  5. Les Femmes
  6. Road Movie
  7. Spank Me
  8. Libre
  9. Shemale
  10. Morning Comes

Rikkha, Nuit Fatale, Le Bison Production, 2013.

Xavier Fluet @GazetteDeParis

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