Critique Musicale: Tiki Black – Out Of The Black (2013)

Tblack1

De Paris à Manchester en passant par Douala : Esquisse d’un parcours

L’auteure-compositrice-interprète franco-camerounaise Tiki Black voit le jour à Paris. Dotée d’une « double-culture », le voyage et le mouvement constitueront l’une des premières matrices créatrices de cette artiste en devenir, la jeune fille se déplaçant fréquemment, multipliant allers et retours entre Vieille Europe et Afrique. Des conditions conduisant très tôt Tiki Black à l’autonomie personnelle et à développer et cultiver un attrait certain pour la musique. En effet, si la jeune fille, qui a notamment passé son enfance dans le port de Douala, n’a pas de réel point de chute, la musique, elle, constituera ce précieux point d’encrage lui manquant peut être dans un premier temps, apportant du même coup à sa vie la cohérence nécessaire[1].

De ces années passées dans la capitale économique du Cameroun, Tiki garde en mémoire nombre de découvertes musicales l’ayant autant marqué qu’inspiré. Parmi celles-ci citons les musiques d’Amérique du Nord et latine ou celles d’artistes camerounais tels Eboa Lotin ou Manu Dibango. Le cinéma ne la laissant pas non plus insensible, elle s’intéressera également aux films indiens, produits par Bollywood, qu’elle découvre en fréquentant les salles obscures de la ville[2].

A l’âge de quatorze ans, alors scolarisée dans une école parisienne, elle découvre le piano. L’histoire veut que son étude pianistique commença à l’initiative d’une de ses amies, cette dernière lui ayant offert un livre d’enseignement musical. L’une des premières œuvres pour piano qu’elle découvrit ensuite et étudia fut celle du compositeur franco-polonais Fréderic Chopin. Parmi les artistes l’ayant influencé jusqu’à aujourd’hui citons Chopin donc mais aussi Eboa Lotin, Manu Dibango , Charles Aznavour, Bob Marley, Georges Brassens, Queen, Dolly Parton, Haendel, Georges Moustaki, Fiona Apple, Karine Polwart, Michael Jackson, Herbert Groenmeyer, Alanis Morrissette, Scott Walker, Elvis Costello, Terry Hall ou encore  Tori Amos. Des artistes aux styles divers, multiples, témoignant d’un gout immodéré et surtout d’une richesse culturelle certaine. Très attachée à la force des mots et la portée des textes de nombre de ces auteurs, la demoiselle n’hésite pas non plus à les traduire personnellement[3].

Elle revendique aussi très clairement l’influence de la chanteuse Barbara, certainement l’une de ses influences majeures. Elle déclare ainsi :

« Barbara est, sans aucun doute, une de mes inspirations. Elle n’est pas aussi connue par ici(au Royaume-Uni) donc j’en parle rarement. Mais elle vient de loin avant Costello, Terrry Hall et Fiona Apple ».

Sur ses débuts d’auteure-compositrice, elle confit :

« J’ai commencé à écrire des chansons complètes dès que j’ai pu les ‘jouer’ au piano, plus juste des poèmes avec des airs que j’oubliais vite, par manque de moyens pour les enregistrer. Cela m’a pris du temps d’accepter que la musique était ma raison d’être parce que je me battais intérieurement contre des stéréotypes qui me catégoriseraient trop rapidement,  la peur de l’exposition, la peur de décevoir ma famille et le sacrifice latent qu’une vie de musicienne peut infliger à la construction d’une famille ».

En 2006, Tiki Black crée et anime, entourée d’une petite équipe, le site web World Singers Songwriters avec pour objectif de mettre en lumière les textes et œuvres d’ auteurs de chansons, célèbres, reconnus ou non, d’époques et de genres différents à travers le monde[4] et de rendre hommage à tout auteur l’ayant inspiré[5].

Premier évènement marquant pour Tiki Black et annonciateur d’un début de carrière dans le monde de la musique : sa place de finaliste du « John Lennon Songwriting Contest 2009 Session I », décrochée en septembre 2009. Cette première récompense personnelle permettra à celle qui est désormais résidente à Manchester de commencer à se produire sur scène plus intensément et majoritairement sur le territoire britannique.

Tiki se fait donc progressivement remarquer  et entame ainsi, dès janvier 2011, la conception et la réalisation de ce qui deviendra son premier projet musical. Deux ans environ seront nécessaires à l’artiste pour accoucher d’Out Of The Black, effort discographique publié par le label No Sugar Added Records, sorti officiellement le 16 juillet 2013. Cette œuvre est décrite par son auteure elle-même comme un album thématique ayant pour épicentre la création et la créativité personnelle servant à exorciser nos peines et peurs diverses.

Se vouant à la création musicale, la jeune femme n’en néglige pas moins les diverses opportunités s’offrant à elle. C’est ainsi que Tiki Black devient, en fevrier 2013,  productrice et animatrice bénévole de l’émission « I Write The Songs », diffusée sur les ondes de la radio anglaise Canalside’s The Thread 102.8fm[6]. L’émission « I Write The Songs » propose à ses auditeurs de découvrir des musiques et genres musicaux du monde entier, de toutes époques, de découvrir de nouveaux talents et propose  également des focus sur les songwriters, si chers à Tiki Black.

L’émission « I Write The Songs » n’est pas véritablement une première pour elle et vient en quelques sortes « couronner » un parcours radiophonique débuté lui dès 2009. Sur ses activités à la radio, elle déclare :

« J’ai commencé à la radio en 2009, en étant une des présentatrices d’un show radio établi par une musicienne locale Geli Berg,  Cultural collage sur allfm pendant 3 ans, puis un an comme présentatrice invitée sur globalvybz, North Manchester avant de commencer mon propre show « I Write The Song » .

Auteure, compositrice, interprète, productrice, animatrice Tiki Black à plus d’une corde à son arc, une supplémentaire viendra s’y ajouter  à la fin de l’année 2014. En novembre dernier Tiki entame une nouvelle collaboration, avec cette fois un titre en ligne, VertiKal Life Magazine[7], journal pour lequel elle endosse le rôle de « Creative Director ».

Nonobstant ses différentes activités, Tiki Black ne néglige point l’élaboration de son second album à paraître et poursuit actuellement la promotion d’Out Of The Black, album sur lequel nous allons maintenant nous pencher plus en détails.

Out Of The Black : lumière tamisée

Conçu entre janvier 2011 et juillet 2013, l’album Out Of The Black fut enregistré et mixé aux Cottonmouth Studios de Manchester par Chris Hamilton, ce dernier partageant avec Tiki Black la casquette de producteur sur ce disque. Le mastering est lui l’œuvre d’Éric James et s’est déroulé dans l’enceinte du studio Philosopher Barn Mastering, situé dans le district de North Norfolk.

Out Of The Black voit se côtoyer en son sein relativement peu de musiciens. En effet, Tiki Black, à qui l’on doit textes et musiques, qui assure l’ensemble des vocaux et des chœurs ainsi qu’une partie de piano sur l’un des dix titres que compte l’album, est ici accompagnée et secondée par sept personnes au total. On retrouve ainsi : John Ellis, pianiste sur neuf titres, le djembefola Sidiki Dembele, le bassiste Matt Owens, Chris Hamilton aux percussions enfin Rachel Shakespeare, Michael Christopher Calvert et Niko Paterakis se sont eux chargés des lignes de violoncelle et des différents arrangements. Fait remarquable, aucune six cordes n’est présente sur cet album !

L’album Out Of The Black renferme un son de qualité dont la production et les divers arrangements mettent avant tout en valeur les éléments constituant la matrice musicale de cet ensemble : la voix de Tiki Black et le piano. Pour ce faire, le choix judicieux du minimalisme, de l’essentiel fut opéré. Les titres ne souffrent nullement de surproduction, inutile d’y chercher la note de trop, tout juste sont –ils souvent et joliment agrémentés de percussions et de cordes assez légères et aériennes. Une production minimaliste, propre, carrée et peaufinée, sans prétention ni esbroufe, certes très lisse mais que ne dépare pas une certaine finesse et qui confère à l’ensemble de cette collection de chanson son homogénéité sonore.

La voix de Tiki Black, dont on devine aisément toute la puissance et l’étendue, œuvre dans un registre empreint de nuance et sensibilité, aucune démonstration vocale éhontée et abusive de sa part, la jeune femme évite les poncifs des chanteuses dites « à voix »,  sa performance tout au long du disque n’en est que plus agréable et appréciable. Des prestations vocales réussies se lovant parfaitement dans chacun des dix écrins musicaux, taillés pour mettre celles-ci, ainsi que les textes les accompagnants, en valeur.

 Les textes font indéniablement la part belle à l’introspection, aux émotions et au ressenti. De cet ensemble se dégage une mélancolie certaine, les mots révèlent les maux… Si Tiki fait, à première vue, part de son expérience personnelle, elle le fait en réussissant à  exploiter des thèmes et sentiments d’ordre fédérateur et universel, tels la peur et la peine, par exemple. Ainsi aucun auditeur ne restera au bord du chemin et cette découverte se verra accompagnée par l’ambiance musicale très intimiste du disque et l’impression de douceur s’en dégageant. Sur ce point, Tiki déclare :

« Si ma musique commence à partir de mon expérience personnelle, elle tire des leçons plus universelles en regardant des situations et des émotions semblables à travers le temps et de par le monde. »[8]

L’opus s’ouvre sur le titre Free Like Smoke, une composition révélant et mettant d’entrer en valeur ce qui constituera le fondement, voire l’essence, de chacun des neuf autres titres : la prédominance du piano et de la voix, toujours parfaitement mise en avant. Le titre débute sur un gimmick de clavier, à la fois simple et accrocheur, sur lequel se plaque d’entrée la voix d’une Tiki Black dont l’émotion semble immédiatement perceptible. Une basse à la ligne ronde et simple ainsi qu’un violoncelle viendront orner cet ensemble vers la moitié du titre, se voyant ensuite pourvu d’un gimmick de percussion minimaliste et de quelques chœurs. Une entrée en matière réussie qui donne d’emblée le ton général de l’opus et qui se verra commercialisée en single au cours de l’année 2014[9]. Sur cette version simple Tiki est accompagnée par la musicienne est chanteuse anglaise Jo Bywater, cette dernière signant pour l’occasion un travail sur les harmonies, les arrangements et les lignes de guitares. Une version toute aussi réussie et ne déparant en rien la version originale se trouvant sur cet album.

Atmosphère similaire et chant du même acabit sur Listen, le second titre. Le morceau est entamé par un intéressant gimmick de piano que vient vite souligner la basse. Les cordes se joignent à l’ensemble avant que les cordes au son cristallin du nkoni[10] ne se fassent remarquer.

C’est par une introduction jouée conjointement par le piano et la basse que débute Swollen, sur laquelle se plaque la voix de Tiki Black. Les percussions et cordes apportant ensuite à ce titre un aspect quelque peu mouvant.

L’éponyme Out Of  The Black arrive ensuite et nous propose  un motif pianistique légèrement plus enlevé que précédemment, que vient ponctuer la lourdeur d’une basse pourtant assez discrète sur cette composition. Une certaine tension est perceptible sur ce morceau, tension que soulignent joliment violoncelle, nkoni et percussions. Tiki propose ici une prestation vocale aux accents empreint de gravité.

Escape, le titre suivant, et dernier simple en date, est pourvu d’une entame de piano et de basse sur laquelle l’instrument à corde délivre une ligne  légèrement plus massive et martiale que précédemment et qui semble, même indirectement, traduire cette envie d’échappée. Une impression soulignée à propos par l’ornement de violoncelle, percussion et quelques chœurs.

Etna se signale par une introduction jouée au piano des plus cristallines qui s’écoule sur toute la durée du morceau, soit 3 minutes et 33 secondes. Un titre en piano/voix, véritable concentré d’émotion, touchant et allant à l’essentiel. Assurément  l’une des plus belles pièces du disque.

C’est par une introduction de basse et de piano que débute Le Cinquieme Element (The Fith Element), septième titre de l’opus et seul à être chanté dans la langue de Molière. Un choix plutôt osé à l’écoute de la musique proposée par Black, celle-ci puissant de manière très évidente son inspiration dans des genres tels la Soul, le Blues ou le Rythm ’n’ Blues. Des genres musicaux pouvant, à première vue, difficilement se concilier avec la langue française. Toutefois, l’on constate rapidement que le pari est relevé et plutôt joliment, le texte français ne déparant en rien, tant dans sa forme que dans son contenu, les autres textes de l’album tous écrits en anglais. Musicalement, ce morceau bénéficie de jolis ornements délivrés par le violoncelle et une basse relativement discrète.

Powder Masks est, comme l’ensemble des titres de cet album, pourvu d’une agréable introduction de laquelle se détache irrémédiablement le piano, la basse, bien qu’audible à l’entame, demeurant mixée en retrait. Il n’en va bien sûr pas de même pour la voix, toujours aussi présente, elle, et mise en valeur.

 Le titre Silence (No More) s’articule prioritairement autour d’un gimmick de piano mais se voit pourvu d’une ligne de basse plutôt légère et tout de même plus expressive que sur nombre d’autres titres du disque, ceci demeurant toutefois singulièrement épuré et sobre, car jamais pas n’est pris sur le clavier ou la voix.

La chanson Open Your Eyes constitue la dixième et dernière étape de notre itinéraire parcouru aux cotés de Tiki Black. Une conclusion d’album sur un morceau interprété avec pour seul accompagnement le piano. Un écrin minimaliste renforçant l’interprétation « habitée » de cette jeune artiste. Une coda certainement à l’image de l’interprète, de son œuvre en tout cas, gorgée de simplicité et d’émotion. On remarque que le texte de ce titre constitue certainement un écho, une réponse à celui de Free Like Smoke, pièce ouvrant l’opus :

Close your eyes/ Pretend that nothing happened/ And believe that thus Truth will hide/ Close your mind/Pretend that you’re ignorant/ And believe that thusyou escape the martyr’s side.

Free Like Smoke

Open your eyes/ To the shining sunand the blue skies/ Open your eyes/ Have a bite of the moon/ O word do not hide in your cocoon.

Open Your Eyes

Une ultime invitation à ouvrir les yeux, contempler ciel et soleil, comme pour mieux nous convaincre que nous sommes, au bout de trente-neuf minutes, bel est bien « Out Of The Black »…

« When pain hits

I hold my breath so she thinks me dead

Or better yet, I express myself Out Of The Black”.

 

This album is that release…

Tiki

 

*****

Avec Out Of The Black Tiki Black signe un premier effort discographique de qualité, au son très épuré, à la production et aux arrangements minimalistes, accordant la primauté à la voix ainsi qu’aux différents textes, tous œuvres de cette jeune auteure, lovés dans des écrins musicaux les mettant joliment en valeur. Ce dégage de ce recueil de chansons sans prétention beaucoup d’émotion, une certaine mélancolie laissant deviner un réel degré d’introspection. L’ensemble est à la fois sobre, intense, maîtrisé et porté par une voix suave et touchante.

Un disque auquel les moins réceptifs reprocheront peut être une trop grande homogénéité, une très forte similitude structurelle des compositions ou un manque d’audace dans le choix des arrangements musicaux mais telle était la volonté de l’artiste et l’on ne peut lui en tenir grief. De tout cela se dégagent honnêteté et authenticité.

Peut-être le second album, actuellement en cours d’écriture et de composition, proposera-t-il une évolution musicale sensible. Out Of The Black a quant à lui déjà séduit, tant le public que la critique et s’est vu auréolé de deux Awards : celui de « Best Folk/Singer Songwriter Album », remis  en novembre 2013 par l’Akademia Awards ainsi que celui  de finaliste dans la catégorie du « Best Debut Album » lors des Fatea Awards 2013.

 Plus de deux ans après sa sortie, la promotion d’Out Of The Black n’est pas achevée, en effet, cet été,  ce sont Les Pays-Bas qui accueilleront Tiki Black pour une série de concerts[11].

En attendant la parution du second opus, nous pouvons sans problème jeter une oreille (voire les deux…) à ce travail tout à fait recommandable !

Liste des titres :

  1. Free Like Smoke
  2. Listen
  3. Swollen
  4. Out Of The Black
  5. Escape
  6. Etna
  7. Le Cinquieme Element (The Fifth Element)
  8. Powder Masks
  9. Silence (No More)
  10. Open Your Eyes

Tiki Black, Out Of The Black, No Sugar Added Records, 2013.

Xavier Fluet@GazetteDeParis

Tiki Black Feature- Photo 1

[1] Site internet de l’artiste, section « Biographie ». Page consultée le 20/06/15. Lien : http://tikiblack.com/biographie/?lang=fr

[2]  Ibid.

[3]  Id.

[4]  Site web World Singers Songwriters. Page consultée le 20/06/15. Lien : http://www.worldsingersongwriters.com/

[5] Ibid. Section « The WSS-Team ». Page consultée le 20/06/15. Lien : http://www.worldsingersongwriters.com/the-wss-team/

[6]  Site Web de Canalside’s The Thread 102.8fm à l’adresse suivante : http://www.thethread.org.uk/canalsides-the-thread-1028fm

[7] Site Web de VertiKal Life Magazine à l’adresse suivante : http://www.vertikallifemagazine.com/index.php/en/

[8] Cf. Note 1

[9] Free Like Smoke, Tiki Black feat. Jo Bywater, No Sugar Added, 2014.

[10] Le nkoni est un luth africain, généralement pourvu de quatre cordes, occupant une place de choix au sein de la musique classique et traditionnelle mandingue. Source : Chants et Histoire du Mandé, section « cordophones traditionnels mandingues » Page consultée le 27/06/15. Lien : http://chantshistoiremande.free.fr/Html/cordo1.php

 Les Mandés (ou Mandinka, Mandingues) sont un peuple d’Afrique de l’Ouest. Source : « Mandingues », Wikipédia.org. Page consultée le 27/06/15. Lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mandingues

[11] Cf. Note 1. Section « Musique ». Page consultée le 28/06/15. Lien : http://tikiblack.com/?lang=fr

Articles en lien