Dérive de l’Europe : rétablir la priorité au grand marché intérieur

Il y a dix ans, l’Espagne était frappée de plein fouet par l’une plus grave des crises de son histoire laissant son économie en miette. Dix ans après, rien ne semble pouvoir arrêter sa marche triomphale : à plus de 3% en moyenne par an, la croissance espagnole est plus de 1 point supérieur à celle de la Zone euro depuis 4 ans maintenant. Les bases de cette renaissance n’ont plus rien à voir avec l’ancien mode de développement de l’économie espagnole, un mode de développement que l’on peut qualifier de « floridien » de la fin des années 90 jusqu’en 2008. C’est à dire un pays accueillant pour les touristes, avec une prospérité bâtie à coups de taux d’intérêt négatifs, de consommation rayonnante, et d’immobilier bouillonnant : entre 1997 et 2006 plus de 5,5 millions de logements neufs ont été mis en chantier en Espagne alors que sur la même période le nombre de ménages progressait de 3,5 millions seulement.

La contrepartie c’est le creusement des déficits jumeaux et une perte de compétitivité rédhibitoire pour une industrie moribonde. Avec l’explosion de la bulle immobilière, plusieurs pans de l’économie espagnole sont tombés. Dans le secteur du bâtiment notamment, près de 80% des entreprises ont fait faillite, d’immenses projets immobiliers ont été abandonnés donnant naissance à des quartiers voire des villes fantômes. C’est sur ce champ de ruine qu’un changement radical a été opéré pour remonter la pente. Il s’est effectué en trois étapes :

  • 1- redressement de l’appareil productif et disparition du déficit courant.
  • 2- redressement des finances publiques.
  • 3- politique de soutien de la demande.

Les gouvernements successifs ont d’abord tout misé sur la contraction des salaires pour regagner en compétitivité-coût. Le coût salarial unitaire, c’est-à-dire le ratio entre le coût et la productivité de la main d’œuvre qui avait explosé durant la période « floridienne » a reculé de 6,1% de 2009 à 2013.

Conséquences très directes de ces évolutions et de la purge massive du système productif, le taux de marge des sociétés non financières définit comme l’excédent brut d’exploitation rapporté à la valeur ajoutée s’est envolé et se situe désormais à haut niveau. Des marges pour investir et préparer l’avenir : le redressement de l’investissement productif est spectaculaire et il se situe désormais à son pic historique. Le renforcement de compétitivité des entreprises espagnoles, l’écrasement de la demande domestique, les gigantesques recettes touristiques ont tôt fait de générer des excédents courants (compris entre 1 et 2% du PIB). C’est en rupture totale avec l’ère « floridienne ». Le regain d’activité tiré de l’extérieur a également permis aux entreprises de créer plus d’emplois ce qui a réactivé en bout de chaine la consommation. D’autant plus que les Espagnols, au plus fort de la crise, avaient cessé de consommer et qu’ils renouvellent depuis peu une partie de leur équipement en biens durables (automobile, électroménagers, etc.).

Peu à peu, les moteurs de la croissance ont redémarré, puis sont montés en régime ce qui a facilité l’assainissement des finances publiques. Le déficit public est revenu sous la barre des 3% en 2018 et ne devrait pas dépasser 1,5% cette année. Dernière étape, les politiques de soutien de la demande dont la mesure la plus spectaculaire a été une revalorisation de 22% du SMIC au 1er janvier dernier qui devrait directement bénéficier à 1,3 million de salariés selon le gouvernement sans compter les effets e diffusions sur les petits salaires. C’est incontestable, la chronologie de sortie de crise de l’Espagne lui a permis de repositionner sa croissance sur des bases beaucoup plus saines et pérennes.

Mais tous n’est pas réglé pour autant. La nouvelle dynamique espagnole a pris appui sur les bas salaires, des emplois précaires et l’appareil productif se positionne en sous-traitance du noyau dur européen. En se transformant plateforme de sous-traitance low cost très attractive l’Espagne se rapproche des modèles PECO. La hiérarchie des nouveaux salaires minimums le montre, coincée entre la Grèce et le Royaume-Uni, l’Espagne n’a plus beaucoup d’espace pour de nouvelles revalorisations au risque de perdre son avantage coût. Il s’agit désormais de monter en gamme sinon, l’Espagne restera cette économie dont le socle d’emplois temporaires l’amènera à faire des grandes embardées à la hausse comme à la baisse avec des sorties de route récurrentes.

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