Grèves : les petits arrangements de la SNCF avec les prévisions de trafic

La SNCF enjoliverait-elle ses prévisions de trafic pour minimiser l’impact de la grève ? Alors qu’elle communique sur le nombre de trains en circulation à l’occasion du huitième épisode de grève, qui a commencé ce lundi à 20 heures et se poursuivra jusqu’à jeudi matin, ces chiffres correspondent-ils réellement aux désagréments que les usagers subissent dans les gares ?

Pour le vérifier, nous nous sommes plongés dans les chiffres de la journée de grève du samedi 28 avril, en nous focalisant sur une ligne du réseau francilien particulièrement touchée par le mouvement : la ligne D du RER. En comparant les prévisions communiquées par la SNCF avec les tableaux de trafic habituels, hors grève. Mais en nous appuyant aussi sur les données accessibles sur la plateforme ouverte de l’entreprise (data.sncf.com).

Pas les mêmes prévisions selon les portions de ligne

Conclusions : les prévisions sont des moyennes très générales, données pour l’ensemble de la ligne. Elles ne reflètent pas le trafic sur certaines portions de la ligne, ou sur des branches quand celle-ci fait une fourche, et bien entendues dans des gares. « La SNCF sait très bien ce qu’elle fait, déplore Fabien Villedieu, délégué SUD-Rail Paris-Sud Est (Gare de Lyon). En sous-estimant le trafic, cela lui permet de minimiser l’impact de la grève. »

Comment ? « Pendant les jours de grève sur la ligne D, les trains ne font que la moitié de la ligne, avant de rebrousser chemin, explique le représentant syndical. Celle-ci est donc divisée en deux portions, Nord et Sud. Un week-end normal, 131 trains circulent sur l’ensemble de la ligne. 53 trains supplémentaires circulent également, uniquement sur la partie sud, plus dense. »

En réalité, c’est un train sur trois dans les principales gares

Sauf que les jours de grève, les deux portions ne communiquent pas. Or, le plan de transport indique ce 28 avril : 57 trains dans la partie sud, et 39 dans la partie nord. Soit un total de 96 trains. « Visiblement, la SNCF semble considérer qu’il y a 50 % de trafic assuré puisque c’est supérieur à la moitié des 184 trains qui circulent en temps normal, constate encore Fabien Villedieu. Sauf que sur ces 96 trains, un grand nombre ne font qu’une partie du parcours. »

Résultat : alors qu’un train sur deux est supposé circuler ce jour-là sur la ligne, c’est en fait beaucoup moins sur les trois gares les plus importantes de la ligne. 28 trains sur les 87 qui s’arrêtent d’habitude à la gare de Melun (soit 32 %) ; 23 trains sur 114 (20,2 %) à Corbeil-Essonnes ; et 39 trains sur 129 (30,2 %) à Villiers-le-Bel.

« La SNCF se contente en effet d’une sorte de moyenne, confirme Rémi Pradier, président de l’association des usagers de la ligne D « Sadur ». Le phénomène est aggravé par le fait qu’ils ne font pas le distinguo entre les heures pleines et les heures creuses. » Et l’usager « en colère » de donner lui aussi un exemple concret : « Sur la portion Corbeil-Malesherbes, il circule en temps normal 56 trains sur la journée. Là, c’est huit max. On est donc bien loin d’un train sur deux. » Pire, jusqu’au 14 avril dernier inclus, aucun train ne circulait sur cette portion les jours de grève.

Le problème du remboursement

« Ces petits arrangements comptables s’appliquent également dans d’autres régions, estime également Christian Broucaret, président de l’association des usagers FNAUT de la région Nouvelle Aquitaine. Cela s’explique également par le fait que de nombreux trains manquants sont remplacés par des bus. »

Outre une galère accrue pour les usagers, ces disparités suscitent également des problèmes de remboursement. Car la SNCF a fixé un seuil : 50 % du prix des billets peuvent être remboursés si le trafic est inférieur à un train sur trois.

Il peut dans ce cas être tentant pour la SNCF de pêcher par optimisme. IDFMobilités, ex-STIF, qui bénéficie lui aussi de remboursement en dessous d’un certain volume de trafic, a déjà programmé d’établir un bilan des pénalités d’ici fin juin.

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La réponse de la SNCF

« Le trafic moyen joue le rôle de warning, justifie la direction de la SNCF. Et là-dessus, nous sommes droits dans nos bottes. Chaque jour de grève, nous réalisons, par exemple pour le réseau Transilien, 98 % du plan de transport annoncé la veille. »

Selon la logique comptable de la SNCF, le « Un train sur deux » est donc une « moyenne » de toutes les branches et axes de ligne. Par exemple, elle était bien de 50,2 % le samedi 28 avril. « Mais forcément, cela ne reflète pas exactement la réalité à tous les endroits », reconnaît encore la direction, qui met en avant des calculs « d’une complexité extrême ». « D’où notre invitation adressée à nos usagers à se rendre systématiquement sur notre application ou sur les tableaux en gare, afin de se renseigner plus en détail sur l’état du trafic », ajoute Jean-Stéphane Monnet, directeur de la production du Transilien. Une fonctionnalité permet même de faire remonter des incohérences lorsque celles-ci sont constatées.

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