Jamie Dimon : « Paris sera l’un des grands bénéficiaires du Brexit »

Vétéran de Wall Street, Jamie Dimon est le dernier patron d’une grande banque américaine en exercice ayant géré la crise financière de 2008. A la tête de la plus grosse banque du monde par sa capitalisation boursière – 365 milliards de dollars – le banquier était de passage cette semaine à Paris, où JP Morgan célèbre 150 ans de présence. A quelques jours d’un sommet européen décisif, Jamie Dimon dit se préparer à un Brexit dur, sans nécessairement l’anticiper. Mais son souci principal réside dans le « résultat ultime » des négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, qui prendra plus de temps. Bruxelles pourrait vouloir que tous les centres de données soient localisés au sein de l’UE, craint-il. Prévoyant, le géant bancaire va transférer plusieurs centaines de personnes de Londres vers l’Europe continentale avant l’entrée en vigueur du Brexit.

Wall Street a traversé une longue période d’euphorie, l’un des plus longs marchés haussiers de l’histoire, avant de connaître un brutal coup d’arrêt en octobre. Faut-il y voir la fin d’un cycle ? Pour Wall Street comme pour l’économie mondiale ?

Vous savez, le sentiment des marchés est fluctuant par nature. Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que l’économie américaine se porte très bien. Les gens reviennent sur le marché du travail, les salaires sont à la hausse, le moral des consommateurs est bon, les investissements se tiennent bien, le climat des affaires est très haut, presque à son plus haut historique. L’économie mondiale va bien dans son ensemble, même si elle vient de traverser un petit trou d’air. On a parlé des Etats-Unis, mais le Japon va mieux aussi, le Brésil renoue avec la croissance. Le chômage au niveau mondial a atteint son plus bas historique cette année ! Regardons les faits, et oublions un peu le sentiment actuel des marchés.

Il y a tout de même des facteurs d’inquiétudes…

Bien sûr. Le Brexit, l’évolution du commerce mondial, la situation politique en Italie, la Chine et l’Arabie saoudite sont autant de ces facteurs. Plus important encore, nous sommes confrontés à la fin de l’assouplissement quantitatif des banques centrales et constatons ses effets sur les taux d’intérêt. Nous sommes donc maintenant en territoire inconnu. Pour l’instant, les choses se passent bien dans l’ensemble. Alors oui, il est possible que l’un ou plusieurs de ces éléments puissent finir par peser sur la croissance, voire provoquer une récession. Mais je préfère avoir ces inquiétudes quand l’économie est en grande forme. Je préfère avoir des taux qui remontent quand la croissance est vigoureuse, que quand l’inflation est trop élevée.

Vous ne voyez donc pas de risque de retournement brutal des marchés ou de krach à Wall Street ?

Vous aviez raison de dire que Wall Street a connu l’un des plus longs « bull market » de l’histoire. Mais c’est un marché haussier qui a été plutôt anémique, comme la croissance américaine d’ailleurs : au cours des dix dernières années, la croissance des Etats-Unis a été de 20 %, c’est la moitié de celle qu’elle aurait pu être potentiellement. On peut avoir plus de croissance encore, plus de créations d’emploi et de hausse des salaires. Il faut toujours remettre les marchés dans leur perspective historique.

La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine est-elle une menace sérieuse pour l’économie ?

Je n’appellerais pas cela une guerre commerciale, même pas une bataille, plutôt des « escarmouches ». L’effet direct des taxes commerciales qui ont été annoncées ne sera pas très élevé. Les effets indirects le seront sans doute plus, sur le climat des affaires, les dépenses d’équipements, les craintes des investisseurs… Et il est naturel que ces escarmouches inquiètent. Car les gens craignent qu’on ait pu ouvrir la Boîte de Pandore et que les tensions commerciales puissent encore empirer. Mais encore une fois, ce que j’ai vu, c’est que les Etats-Unis ont signé récemment des accords commerciaux avec le Mexique, le Canada, la Corée du Sud. Ils discutent avec le Japon et l’Europe. Je sais que sur la Chine, la question est plus importante, mais les présidents Trump et Xi se parlent. Je suis optimiste sur le fait qu’ils arrivent aussi à un accord. On aura un premier indicateur lors du sommet prévu en Argentine fin novembre. Si ce n’est pas le cas, ce sera évidemment négatif pour la croissance mondiale.

Vous n’évoquez pas le risque que représente le populisme ?

Si vous regardez l’histoire, on a toujours eu des courants opposés en même temps. Et d’ailleurs, en Europe, vous avez le Brexit mais vous avez aussi le président Macron. Il faut s’inquiéter si les populistes sont uniquement des démagogues, moins s’il s’agit de gens qui prennent soin de leur pays. Si des gens pensent que l’immigration a été trop loin, ça peut être une complainte légitime. Ce dont nous avons besoin, c’est d’emplois, de croissance, d’un meilleur système d’assurance maladie…

Et moins d’inégalités…

Oui, mais comment répondre à cette question ? Le gouvernement, les entreprises et les associations doivent tous jouer leur rôle. C’est précisément pour cette raison que nous investissons dans la communauté locale à Saint-Denis. Une économie forte et en croissance est le meilleur remède contre l’inégalité. Et on a aussi besoin de développer les emplois et les talents.

Vous préparez-vous à un « hard » Brexit ?

Bien sûr qu’on s’y prépare. Il faut qu’on s’y prépare. Vous ne pouvez pas diriger JP Morgan et le jour où le « hard Brexit » arrive vous dire « j’ai un problème ». Ce serait terrible pour nos équipes, pour nos clients… Nous n’avons pas d’autres choix que de nous préparer, mais ça ne veut pas dire que nous l’anticipons. En tout cas nous sommes prêts. Nous avons toutes les licences dont nous avons besoin pour opérer depuis la France, l’Allemagne, l’Irlande et d’autres localités. Nos équipes seront prêtes et nous serons capables de servir nos clients.

Un « hard » Brexit serait un coup dur pour la City ?

Ce pourrait être un coup dur pour la City sur la durée. Ce que nous attendons, c’est que le Royaume-Uni et l’Union Européenne trouvent un accord de principe sur le Brexit ce mois-ci. Le Parlement britannique devra le ratifier – si ce n’est pas le cas, les marchés seront très agités. Et une fois ce process achevé, cela donnera au Royaume-Uni et à l’UE 20 à 24 mois pour négocier les détails de l’accord. Et ce sera encore très, très compliqué ! On ne sait pas comment cela va finir. Et il pourrait y avoir encore d’autres ajustements à faire au sein de la banque.

Quelles seront les conséquences sur votre présence en France ?

Pour le premier jour du Brexit, JP Morgan va déplacer plusieurs centaines de personnes vers l’Europe continentale et embaucher davantage. Et notre filiale à Paris aura sa part. Les autorités françaises ont été très efficaces pour attirer du monde, comme les allemandes d’ailleurs. Mais honnêtement, la question du nombre de transferts d’effectifs n’est pas notre sujet principal.

Quel est votre sujet principal ?

Le résultat ultime des négociations entre le Royaume-Uni et l’UE. Et ce dans chaque domaine d’activités. Par exemple pour ce qui concerne les données et la localisation des centres de données. Bruxelles pourrait vouloir que tous les data centers soient localisés au sein de l’UE. Cela aurait des conséquences directes sur le business et les salariés. Beaucoup de gens pourraient avoir à bouger, bien au-delà du secteur bancaire et de JP Morgan. Les détails seront cruciaux, et pourraient se révéler douloureux. On se prépare à toutes les éventualités.

La France doit-elle faire plus d’efforts pour être plus attractive ?

Paris sera l’un des grands bénéficiaires du Brexit quoi qu’il arrive. C’est déjà une chose acquise. Nous aimons la France ! Nous sommes là depuis 150 ans et avons bien l’intention d’y rester encore au moins autant. Beaucoup d’efforts ont été faits pour améliorer la compétitivité de la France ces dernières années, les lois sociales, les taxes, la réglementation… Je crois que les citoyens comprennent bien que la stabilité juridique, des taux d’impôts raisonnables, la flexibilité du marché du travail ou la bonne circulation des capitaux sont indispensables pour rendre une économie attractive. Le gouvernement français a fait tout ce qu’il fallait pour rendre le pays attractif pour les dix prochaines années sur ce plan-là. Cela vient s’ajouter aux atouts que la France a déjà : son système éducatif, sa qualité de vie, ses infrastructures…

Vous avez décidé d’investir 30 millions de dollars en Seine-Saint-Denis. Pourquoi ?

La société a beaucoup de défis à relever. Nous le voyons partout dans le monde. Et parmi les premiers, il y a l’éducation : arriver à donner aux gens dans les quartiers sensibles ou parmi les minorités des compétences et des qualifications pour trouver un boulot. Le programme « AdvancingCities » de la Fondation JPMorgan Chase va financer cet effort dans le cadre d’un plan plus large de 5 ans et 500 millions de dollars, qui vise en particulier les grandes villes. Nous faisons déjà cela dans le Sud du Bronx à New York, à San Francisco, Detroit et dans des quartiers populaires de San Francisco, Washington et Los Angeles. Paris sera la première ville étrangère à bénéficier du plan. Nous allons financer des programmes de développement de compétences professionnelles et nous voulons aider les jeunes à devenir entrepreneurs. Tout en sachant très bien que JP Morgan n’est qu’une petite partie de la solution. Nous ne pourrons réussir que si toutes les parties impliquées – villes, écoles, entreprises – travaillent ensemble.

Vous êtes, de loin, la plus grande banque du monde. Vous êtes numéro un aux Etats-Unis. Où pouvez-vous encore grandir ?

Regardez l’histoire à long terme. Le monde va doubler de taille dans les 25 prochaines années. Selon un rapport de McKinsey, le nombre de multinationales va aussi doubler à cette échéance. En tant que banque vraiment globale, notre marché futur est là, notre croissance est là ! Il faudra plus de banquiers, de spécialistes des risques, des marchés, de la recherche, de la technologie. Ce sera aussi le cas en France pour être en mesure de couvrir nos grands clients.

Vous pourriez aussi acquérir une banque en Europe…

Nous n’avons aucune raison d’acquérir une grande banque. Je préfère grandir de façon organique. Mais il ne faut jamais dire jamais ! Je demande toujours à mes équipes de garder l’esprit ouvert si des opportunités se présentent.

Pourriez-vous lancer une banque en ligne pour les particuliers, comme Goldman Sachs l’a fait avec Marcus ?

Pourquoi pas ? Si quelqu’un de mon équipe me convainc que c’est la chose à faire, on le fera. Pour l’instant, il y a peu de peu de banques en ligne indépendantes, purement digitales, qui ont connu un succès réel et durable dans le monde.

Vous venez de signer un partenariat avec Amazon aux USA. Pourriez-vous l’étendre à d’autres services ?

Partez du principe que beaucoup d’entreprises de technologie regardent en ce moment la façon d’ajouter des services bancaires à leur palette de produits. Nous faisons déjà une carte de crédit Amazon. Si vous gérez une app de commerce en ligne, vous serez tentés d’y intégrer le paiement. Tout cela c’est de la donnée. Mais bien sûr, la plupart de ces groupes ne veulent pas se frotter à la régulation bancaire et toutes les obligations que cela implique.

Investir dans l’informatique, c’est stratégique ?

Oui, nous investissons 11 milliards de dollars par an dans les systèmes informatiques. Mais ça a toujours été absolument stratégique pour une banque. Ce n’est pas nouveau ! Les choses s’accélèrent constamment : les risques, la fraude, le marketing, les process… Nous avons des clients qui font des transactions à 400 millions de dollars sur leur téléphone portable. Donc on investit constamment dans la technologie pour servir les besoins nouveaux des clients.

Êtes-vous toujours un farouche adversaire du bitcoin ?

La blockchain, c’est réel. Regardez, nous déplaçons des milliers de milliards de dollars chaque jour. C’est digital, pas du papier, et la blockchain peut aider. Mais une monnaie qui n’est pas soutenue par un gouvernement est quelque chose de complètement différent. Les gouvernements veulent contrôler leur monnaie. C’est le rôle de la banque centrale mais il y a aussi des actifs derrière. L’actif qui soutient un euro en France, c’est la confiance absolue dans la signature de la France. Ce n’est pas rien !

Vous avez dit une fois que vous pourriez battre Donald Trump lors d’une élection. Le regrettez-vous ?

Oui, je le regrette. Je n’aurais pas dû le dire et préférerais me concentrer sur des questions politiques importantes pour les Etats-Unis.

Mais vous pourriez être plus actif politiquement ?

J’ai toujours été politiquement engagé. J’ai présidé la table ronde des patrons des 200 plus grandes sociétés américaines. JPMorgan Chase a pris des positions claires sur plusieurs dossiers comme Charlottesville, le commerce, les impôts, l’emploi, l’innovation… Les choses doivent être décidées par les citoyens mais je trouve aussi important que les entreprises s’engagent.

Vous avez dit que vous quitteriez votre poste dans 5 ans. Avez-vous identifié le prochain patron de JP Morgan ?

Ce n’est pas moi qui décide mais le conseil d’administration. Celui-ci estime qu’il existe plusieurs personnes au sein de la banque qui pourraient me succéder aujourd’hui. Ca peut d’ailleurs arriver demain, si j’ai un accident. Les membres du conseil ont identifié des noms sur lesquels nous sommes d’accord. Ma contribution à cela sera la plus importante décision de ma vie professionnelle.

Et si vous ne faites pas de politique, que ferez-vous après ?

Je ne jouerai pas au golf ! J’écrirai probablement un livre, j’enseignerai, je siégerais peut-être à des conseils d’administrations, ce que je ne fais pas aujourd’hui. Je voyagerai sans doute pour le plaisir et pas pour le travail. Je resterai actif d’une manière ou d’une autre.

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