Jean d’Ormesson dresse une dernière fois le bilan de sa vie avec “Et moi, je vis toujours”

LIVRE – Jean d’Ormesson n’a pas dit son dernier mot. L’écrivain, disparu début décembre, est présent dans les libraires au rayon “nouveautés”. “Et moi, je vis toujours”, son nouveau roman, livre posthume et ultime clin d’œil de l’immortel à ses lecteurs, sort ce jeudi 11 janvier. “Il a toujours dit qu’il partirait sans avoir tout dit”, avait prévenu sa fille Héloïse en annonçant son décès le 5 décembre dernier.

Ce dernier livre fait l’effet d’un ultime pied de nez de la part de l’auteur au sourire espiègle, comme un message prémonitoire de “Jean d’O”, qui continue de vivre à travers son oeuvre.

Le titre de ce livre-testament s’inspire d’un vers de la complainte du Juif errant (un compagnon fidèle de l’écrivain que l’on retrouve dans plusieurs de ses livres dont “L’histoire du Juif errant” publié en 1991). Jean d’Ormesson y revisite l’histoire du monde et des hommes.

Le narrateur, érudit et charmant comme l’était l’écrivain, n’est rien de moins que l’Histoire. Le lecteur est transporté à l’aube de l’humanité avant de se retrouver à Louxor, à Troie ou Byzance… On assiste médusé à la naissance de Jésus. On transcende les époques, sans souci de la chronologie, et les nations.

Le narrateur étourdissant est ici l’assassin d’Archimède et là un marin sur la caravelle de Colomb qui vogue, sans le savoir, vers l’Amérique. On le retrouve sous les traits d’une femme, servante à l’auberge de la Pomme de Pin où se retrouvent La Fontaine, Boileau, Racine et Molière. Le narrateur (à moins que ce soit une narratrice) est la maîtresse de Napoléon pendant la campagne d’Egypte.

Ce livre vertigineux et savant qui traverse plusieurs milliers d’années pourrait se révéler indigeste. Le talent de Jean d’Ormesson est de le rendre accessible et aussi léger qu’une plume.

“J’ai fait des choses immenses et toutes petites”

Dans les dernières pages du livre de 288 pages, publié chez Gallimard, dans un chapitre intitulé “Le dernier masque”, l’auteur se découvre. C’est l’Histoire/narrateur qui parle bien sûr mais on ne peut s’empêcher d’entendre la voix si familière de l’écrivain.

“J’ai fait des choses immenses et toutes petites (…) J’ai trop aimé, d’un côté, les batailles, les conquêtes, le pouvoir, de l’autre, la gaieté, la légèreté, l’ironie. J’ai eu un faible pour les livres”, dit Jean d’Ormesson caché sous le masque de la grande Histoire.

Le malicieux Jean d’O continue: “Le dernier masque que j’ai pris est celui d’un garçon, déjà vieilli sous le harnais, qui s’était mis en tête de rédiger mes Mémoires. Il avait pondu, dans sa jeunesse, une chronique truquée de sa famille (“Au plaisir de Dieu”, ndlr), une fausse histoire du monde (“Histoire du Juif errant”, ndlr), une biographie bien imparfaite de Dieu (“Dieu, sa vie, son oeuvre”, ndlr)”.

Le livre s’inscrit dans la continuité des derniers ouvrages de Jean d’Ormesson, qui pose depuis quelques années maintenant un regard distancié sur le monde et l’histoire de l’humanité tout entière, tout en observant sa propre existence. En 2003 déjà, il se racontait dans “C’était bien” et anticipait sa mort: “Ce qui était bien, c’était la vie. Pas la mienne, bien sûr. La vie tout court. J’ai beaucoup aimé ce bref passage dans notre monde.”

“C’est une vie qui est dans ce livre”

En 2016, l’auteur publiait “Je dirai malgré tout que cette vie fut belle”, une plongée dans les souvenirs de l’auteur dans une conversation entre lui et son surmoi. “La vie est un élan vers la mort. Nous ne pouvons rien sur la mort. Mais nous pouvons, sinon tout, du moins beaucoup dans notre vie et sur notre vie”, écrivait-il.

S’il s’en était défendu, l’auteur publiait, avec ce livre, ses mémoires. “Je n’ai vécu que pour ce livre en fait, avait-il confié à RTL. J’ai fait d’autres choses mais j’ai vécu pour ce livre. Je travaille à ce livre depuis 4 ans. Je l’ai commencé avant d’être malade (Jean d’Ormesson s’est battu contre un cancer de la vessie), je l’ai poursuivi lentement à l’hôpital et je l’ai terminé dans les deux dernières années. J’ai beaucoup travaillé dessus […] C’est une vie qui est dans ce livre”.

Et en 2010 et 2013, Jean d’Ormesson publiait “C’est une chose étrange à la fin que le monde” et “Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit”, deux ouvrages qui se font écho, comme les deux vers du poème d’Aragon dont ces titres sont extraits. Tout “Jean d’O” se retrouve dans “Un jour…”: la foi en la littérature, la force des sentiments, la lucidité, le goût du bonheur et la quête de la vérité. Avec, toujours, une interrogation sur les origines de l’homme et de l’univers.

Attention, toutefois, à ne pas voir Jean d’Ormesson comme un écrivain du passé. “Le passé ne m’intéresse pas beaucoup, confiait-il en 2016 à Gallimard. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est l’avenir. Le passé est très utile pour construire l’avenir et l’avenir sort du passé, mais c’est de l’avenir qu’il faut s’occuper. Je suis pour le génie contre le talent, je suis pour l’imagination contre le souvenir, et je suis pour l’avenir contre le passé.”

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