La corruption peut-elle assassiner la démocratie ? Le cas du Venezuela

En novembre 2018, un ex-trésorier national du Venezuela a été condamné aux États-Unis à dix ans de prison pour avoir reçu plus d’un milliard de dollars en pots-de-vin.

Plus qu’une simple histoire de fraude financière, cette affaire est un exemple de l’effet de la corruption sur une démocratie, lorsque les élites ne pensent qu’à s’enrichir et menacent la population lorsque celle-ci réclame des réformes.

Le cas vénézuélien

Ces dernières années, en effet, la corruption a atteint un taux record au Venezuela. Dans le même temps, la démocratie y est devenue un mythe. De nouveaux signes d’autoritarisme ont ainsi émergé, tant et si bien que, début février la population est massivement descendue dans les rues contre le président Maduro.

La légitimité de ce dernier a d’ailleurs été remise en cause par son opposant Juan Guaido, qui s’est autoproclamé président par interim le 23 janvier dernier et reconnu par la France comme « président en charge » début février. Cette situation est-elle spécifique au Venezuela, ou bien la corruption a-t-elle la capacité intrinsèque de détruire la démocratie ?

Le Venezuela n’est pas le seul pays à avoir vu son taux de corruption augmenter et en conséquence sa démocratie se fragiliser. Le rapport de Transparency International sur l’indice de perception de la corruption pour l’année 2018 montre clairement l’ampleur du phénomène : sur 180 pays étudiés, les pays les moins corrompus sont tous des démocraties de longue date.

Taux de corruption et démocratie

Au premier rang se trouve le Danemark, suivi d’autres solides régimes démocratiques : la Nouvelle-Zélande (2e), la Finlande, Singapour, la Suède et la Suisse (ex æquo en 3e position) ou la Norvège (7e). À l’opposé, les nations les plus corrompues sont la Somalie (180e), la Syrie et le Soudan du Sud (178e), le Yémen (177e), la Corée du Nord (176e), le Soudan, la Guinée Bissau, la Guinée équatoriale et l’Afghanistan (172e), la Libye et le Burundi (170e), le Venezuela et l’Irak (168e).

La situation dans ces pays fortement corrompus est si mauvaise que leurs populations sont à la fois confrontées à l’insécuritéaux pénuries de ressources, à un État faible ou inexistant, des infrastructures insuffisantes, une situation sanitaire préoccupante et un système éducatif de médiocre qualité.

Rapport de Transparency International sur l’Indice de perception de la corruption pour l’année 2018. Les couleurs les plus sombres représentent les pays les plus corrompus. Transparency InternationalCC BY

Un abus de pouvoir à des fins personnelles

De nombreuses raisons expliquent pourquoi la corruption porte si gravement atteinte au système démocratique. En général, lorsque les élites sont extrêmement corrompues, elles ne se soucient pas vraiment du reste de la population, ni même de leur propre pays. En effet, la corruption se définit en général comme un abus de pouvoir à des fins personnelles. La corruption brise le lien entre la prise de décision collective et la capacité du peuple à influer sur ces décisions (normalement par son vote et sa participation). Or c’est ce lien qui définit la démocratie.

De plus, pour qu’un pays soit démocratique, il faut un minimum de services publics. Sans un système éducatif suffisant, une bonne situation sanitaire et un environnement relativement sûr, la participation du peuple aux débats politiques est réduite au minimum.

Il est clair que la corruption implique une défaillance des services publics dans la mesure où les pots-de-vin (la forme la plus courante de corruption) conduisent à une mauvaise répartition des ressources, les décisionnaires étant davantage soucieux d’obtenir le pot-de-vin le plus important que de faire le meilleur choix.

Pour couronner le tout, la corruption augmente le coût des services publics. Par conséquent, les pays corrompus investissent de moins en moins et s’appauvrissent.

Un effritement de la culture démocratique

En outre, la hausse du taux de corruption conduit à un profonde défiance du peuple envers les élites et le gouvernement. Dans un pays fortement corrompu, la population n’a pas confiance dans ses politiciens ni dans ses fonctionnaires. Si les citoyens éprouvent de la méfiance ou même de la peur vis-à-vis de leurs élites, ils ne vont pas participer aux votes, ne s’impliquer dans la société civile, ni participer aux débats publics. De ce fait, la culture de la démocratie s’effrite.

Enfin, le pire scénario est la mainmise des dirigeants sur l’État, qui peut aboutir à une totale tyrannie. Par exemple, quand la population du Venezuela s’est mise à réclamer des réformes après des années de déclin économique et de corruption galopante, la réaction des élites a été de faire emprisonner les opposants, d’employer la violence comme moyen de coercition, et d’isoler le pays.

Des dérives à travers le monde

Le dernier indice de perception de la corruption devrait nous inciter à prêter attention aux effets dramatiques de ce type de crime sur le fonctionnement interne des démocraties.

Outre le Venezuela, ce genre de dérive préoccupante concerne le Guatemala, la Turquie, la Hongrie et même les États-Unis. Ces cas et bien d’autres démontrent que la démocratie est un joyau précieux sur lequel il convient de veiller en permanence.

The Conversation ______

Par Bertrand VenardProfessor, Audencia
La version originale de cet article a été publiée en anglais.

Articles en lien