«L’avocat général n’est l’avocat de personne»

L’atmosphère s’est tendue très vite. C’était au deuxième jour du procès de Laurent Dejean. L’incident a réveillé tout le monde ce matin-là, même les organismes décaféinés.

Tout le monde est à sa place: le président entouré de ses deux assesseures, en haut de l’estrade en bois; le jury au complet, carnets de notes devant les yeux; les avocats en robe noire, dossiers ouverts.

Christian Bouchon, lui, s’installe à la barre. Intérieurement, il a sûrement vécu cette scène des dizaines de fois; il n’a pas l’air d’avoir peur. Il s’apprête à raconter son histoire. Mais avant, il y a une affaire à régler: «J’ai une requête à faire, car la partie civile est très blessée, voire très outragée.»

Le ban et l’arrière-ban se redressent. Christian Bouchon poursuit: «Nous avons deux conseils, Me Baro et Me Juillard. Laurent Dejean a deux conseils également [Mes Guy et Pierre Debuisson], ce qui est logique et normal.» Il retient un instant sa respiration. «Et nous avons l’avocat général, monsieur Sénat.»

David Sénat, l’avocat général, comprend ce qui est sur le point de se passer. Du haut de sa chaire, il se lève d’un bond dans sa robe en soie rouge bordée d’hermine.

Non! Non, vous ne m’appelez pas par mon nom!
– Pardon
, répond Christian Bouchon. Donc monsieur l’avocat général nous a blessés…
– Je n’ai pas à être pris à partie comme ça!
, coupe David Sénat.

Les doigts serrant ses lunettes, la paupière clignant un peu, l’avocat général se tourne brusquement vers le président de la cour d’assises, Guillaume Roussel. Il crie que les avocats de Christian Bouchon l’ont appelé avant le procès pour savoir quelle serait sa position dans le dossier Dejean, qu’il leur a expliqué, qu’ils savent. Il s’exclame qu’il faut une suspension d’audience, et qu’il compte la prendre de quelque manière que ce soit si on la lui refuse.

Christian Bouchon conçoit que cela ne doit pas lui faire plaisir, mais il veut continuer. Le président tente d’apaiser les esprits. Il rappelle les règles d’un procès et rassure la partie civile: «Rien n’est joué jusqu’à la dernière minute, monsieur Bouchon. Rien n’est joué.» L’avocat général se rassoit alors sur son grand fauteuil, le regard furibond.

Le public, la presse et les policiers haussent les sourcils. Pourquoi l’avocat général s’emporte-t-il de la sorte devant les parties civiles? Qu’est-ce qui lui prend? Le pressentiment, depuis le début du procès, va-t-il s’avérer? L’avocat général va-t-il requérir l’acquittement de Laurent Dejean? Déjà, les railleries silencieuses se bousculent dans les consciences: «Sénat, avocat de la défense!», «Il n’y a pas d’avocat général!».

«C’était un dossier dur»

À ce moment-là, personne ne savait ce que le dossier Laurent Dejean représentait pour David Sénat. Pour lui, l’affaire avait commencé quatre ans auparavant, en 2015.

«J’avais entendu parler de ce dossier en arrivant à la cour d’appel. C’était un dossier important, sensible, en raison de la nature des faits, une femme tuée pendant son jogging, de la brutalité de l’acte, ce crime qui se commet très rapidement entre deux protagonistes sur une route», et de la découverte du corps de cette femme, caché dans un ruisseau au milieu d’une campagne sans histoire, dans ses habits de jogging, quarante-trois jours après sa disparition.

Norbert Telmon, le médecin légiste, note à la barre: «La putréfaction était avancée mais un peu ralentie, car le corps avait été déposé dans un endroit noir et froid.» Patricia Bouchon avait reçu des coups au visage. Ses vertèbres avaient été brisées, précisément les disques C5 et C6, équivalent au «coup du lapin, mais plus bas» –un traumatisme cervical grave, qui paralyse la victime et provoque des troubles respiratoires importants. «Après ça, vous êtes une poupée de chiffon», indique le Dr Telmon.

Un gant en latex avait été retrouvé enfoncé dans la bouche de Patricia Bouchon. Une autre experte légiste intervient: «Un processus d’asphyxie a participé au processus du décès.» Elle parle de la fracture de l’os hyoïde et de l’hémorragie du larynx post-mortem, qui laissent penser à une strangulation. «C’est la première hypothèse, la plus probable», signale-t-elle à la cour.

«C’était un dossier dur», poursuit l’avocat général.

«Quand on parle de l’hypothèse la plus probable, ça ne veut pas dire l’hypothèse la plus certaine. C’est très important de comprendre ça, de rester hors d’une opinion, car on a pu tout voir», appuie le médecin légiste. Il est cependant sûr d’une chose: Patricia Bouchon n’a pas été renversée par une voiture.

«Je pensais sincèrement qu’il y avait certes des charges, mais qu’en termes de preuves, on était sur le fil du rasoir.»

David Sénat, avocat général

Quand il a entendu parler du dossier, David Sénat savait qu’un homme était en détention provisoire et qu’il clamait son innocence depuis le premier jour: «C’était un dossier où l’on s’interrogeait déjà sur la difficulté à prouver, le moment venu, la culpabilité.»

En 2015, le dossier était au stade de l’instruction. «Et déjà, on se posait la question de la consistance des charges, sur la base d’un témoignage assez incertain et d’une reconnaissance assez furtive.»

Au moment de l’instruction, l’avocat général David Sénat l’a reconnu: «Je pensais sincèrement qu’il y avait certes des charges, mais qu’en termes de preuves, on était sur le fil du rasoir. Vraiment sur le fil du rasoir.»

«Je suis formel»

Nicolas Gélis, «un témoin banal, comme nous le serions aussi», a vu une Clio arrêtée, tous phares éteints, sur la route où Patricia Bouchon courait. Il assure, lors de sa première audition: «C’est un véhicule comme le mien. J’ai une Clio série 1 grise, cinq portes. C’est sûr, c’est une Clio grise ou proche du gris.»

Le jeune homme dit avoir pénétré le village de Bouloc à 4h22 et croisé la Clio sur la route à 4h33. Il lui aurait donc fallu onze minutes pour parcourir un kilomètre. Il répète ces mêmes horaires le lendemain, lors de sa deuxième audition: «Je suis formel.» Les gendarmes n’effectueront jamais de reconstitution de son trajet.

De nouveau entendu en mai 2012, Gélis affirme: «Avec les gendarmes, des détails importants me sont revenus en mémoire, et notamment […] que j’avais failli percuter un véhicule Renault Clio de couleur claire.»

Au fil des auditions, la couleur de la Clio vue par le seul témoin de l’affaire est d’abord grise, puis anthracite, puis de couleur claire. À terme, elle deviendra la Clio «blanc glacier» de Laurent Dejean.

À 4h33, quand ils se rencontrent, Nicolas Gélis et le conducteur de la Clio se dévisagent. Nicolas Gélis le toise: qu’est-ce que c’est que ce type? À propos du conducteur, le témoin décrit un regard apeuré «dans un état second», et plus tard un regard «psychotique et fuyant». Ils n’échangent pas un mot. Le type repart en trombe, «pied au plancher».

Dans l’émission «Sept à huit» diffusée sur TF1, Nicolas Gélis déclare avoir croisé la joggeuse vers «4h-4h10» du matin et demandé au conducteur si tout allait bien.

À la barre, finalement, Gélis rapporte avoir passé le 14 février 2011 à 4h22 le péage de Castelnau avant Bouloc. Le péage le plus proche de Bouloc est la sortie «10.1 Villeneuve-lès-Bouloc». La sortie Castelnau n’existe pas.

Et puis il y a le portrait-robot établi par Nicolas Gélis cinq jours après le meurtre, qu’il n’a jamais signé. Il est le seul à avoir vu le suspect.

Un peu plus tard, les enquêteurs lui présentent le tapissage de photos, composé de douze clichés d’hommes. Gélis doute, avant de pointer le doigt sur une photo. Aucune ne montre Laurent Dejean.

Bien plus tard encore, en 2014, les gendarmes montrent à nouveau un tapissage au témoin. Nicolas Gélis hésite alors entre deux photos, la numéro 8 et la numéro 5. Laurent Dejean figure parmi les douze portraits. Il est le numéro 7.

En février 2015, lors de la reconstitution de la rencontre entre les deux voitures, Laurent Dejean est affublé d’un bonnet noir et placé à bord d’une Clio blanche. Nicolas Gélis le reconnaît à «90%» devant les enquêteurs, et à «95%-100%» devant les caméras de «Sept à huit».

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«Les erreurs sont humaines»

Le garagiste de Bouloc qui a vu Christian Bouchon cherchant partout sa femme Patricia au matin du 14 février a une fille, Hélène. Elle se souvient avoir été réveillée cette même nuit par «quelqu’un qui tambourinait».

Hélène pense à un jeune essayant de braquer le distributeur de boissons, avant de se rappeler que celui-ci était blindé. Elle ouvre ses volets pour vérifier: «Quelqu’un se servait de la lumière du distributeur pour éclairer ses phares et son pare-chocs et donner des coups dessus. C’est un bruit bien particulier.» Son père et son grand-père ont été garagistes Renault, alors elle connaît le bruit.

En audition, Hélène est certaine: «C’était une Clio ancien modèle série 1.»«Couleur anthracite», ajoute-t-elle. À la barre, elle précise: «Vu l’éclairage jaunâtre du village, je sais que c’est une couleur foncée, gris foncé ou vert foncé, mais pas clair, en tous cas.»

Le lendemain matin, après le passage des éboueurs, son œil est attiré par une masse noire reposant près des conteneurs. Intriguée, elle s’approche. Trois gros sacs-poubelle, qui portent l’inscription: «Communauté de communes de Villeneuve-sur-Tarn.» Elle les ouvrent: «C’était du papier blanc.»

Le 29 mars 2011, à la découverte du corps de Patricia Bouchon à Villematier, la fille du garagiste fait le lien avec les sacs. Villematier dépend de la commune de Villeneuve-sur-Tarn.

Face à la cour, elle s’agite: «Je l’ai dit aux enquêteurs, je l’ai dit plusieurs fois. Ça n’était jamais arrivé, ces sacs-poubelle, et ça ne s’est jamais reproduit!» Elle soupire: «Je pensais qu’il y aurait des investigations plus poussées.»

Tous les mercredis, le directeur d’enquête de la cellule «Disparition 31» est pourtant envoyé en hélicoptère à Paris pour faire un rapport en conseil des ministres.

L’avocat général souffle: «Les erreurs sont humaines, et seuls ceux qui ne font rien ne risquent rien.» «Je ne blâme pas les gendarmes. Je blâme l’autorité judiciaire», promet-il.

«Quand on a fini d’éplucher les dossiers, on revient à l’homme qui se promenait avec une bible?»

David Sénat, avocat général

Le 3 juillet 2015, après quatre ans et demi d’enquête, la cellule «Disparition 31» est dissoute. Les cartons contenant les procès-verbaux des treize personnes placées en garde à vue, les numéros de carte grise des 1.403 Clio passées au peigne fin, les résultats des 1.560 analyses salivaires et les milliers de pages d’audition de la population de Bouloc, tout est rangé dans un placard.

C’est probablement un jour de célébration, comme le sont ceux qui marquent le point final d’une enquête de longue haleine. Laurent Dejean est placé en détention à la maison d’arrêt de Seysses depuis le 9 février 2015.

Au directeur d’enquête Didier Bonnin venu déposer à la barre, David Sénat demande: «Si je comprends bien, quand on a fini d’éplucher les dossiers, les sous-dossiers, on revient à l’homme qui se promenait avec une bible?»

Les gendarmes n’ont pas à rougir du travail effectué. Mais au bout des minutieuses recherches et des pistes à étudier puis à écarter si besoin, ces portes que l’on ouvre et que l’on referme, reste l’intuition. Dans une enquête de cette envergure, ne pas l’utiliser constituerait presque une faute professionnelle.

Les analystes comportementaux pensent que l’auteur des faits est une personne du coin, en suivant l’hypothèse de ce corps qui aurait pu être transporté loin de son lieu de vie, comme pour créer une distance. Les gendarmes de la cellule spéciale, eux, en sont persuadés.

La directrice d’enquête, Véronique Chaudriller, passait tous les jours sur cette route, et jamais elle n’a vu la buse et le ruisseau. Elle ne la connaissait pas. Or, justement, Laurent Dejean est selon ses amis «quelqu’un qui rôde souvent». La piste Dejean est logique; cela doit être lui. Car si ce n’est pas lui, alors qui?

Dans l’affaire de la joggeuse de Bouloc, l’intuition des enquêteurs est indéniable: ils tiennent leur homme. Mais ont-ils trouvé une ou plusieurs preuves tangibles à la culpabilité de Laurent Dejean dans le meurtre de Patricia Bouchon?

«J’y croyais fondamentalement»

Une fois l’enquête bouclée, la chambre d’instruction rend son ordonnance de mise en accusation, dernière étape avant le renvoi du dossier devant la cour d’assises. L’enveloppe marron arrive sur le bureau de David Sénat.

L’avocat général doit alors se plonger à heures perdues dans le dossier Dejean: «On se projette dans la perspective d’une audience, et on se demande s’il y aura de quoi, le moment venu, défendre le dossier ou pas. Et comment.» Les 40.000 cotes sont reprises point par point et épluchées jusqu’à la dernière page.

«L’empathie, la nature des faits, la gueule de l’accusé peuvent se fondre en un et forger une intime conviction.»

David Sénat, avocat général

Là, il prend la mesure des «lacunes et imperfections de l’enquête […], qui traduisent surtout les hésitations dans la direction et la mise en œuvre de la police judiciaire»: pas d’ADN, le témoignage bancal du seul témoin Nicolas Gélis, des incertitudes quant à la couleur de la Clio de Laurent Dejean, un portrait-robot loin de faire l’unanimité et le fait que même en admettant la présence de Laurent Dejean à bord de sa Clio cette nuit-là, rien ne le relie vraiment au meurtre.

Après tout, l’enquête elle-même n’a-t-elle pas démontré un nombre important de personnes circulant à des heures indues dans Bouloc et ses environs? Le parquet décide de faire appel.

«J’ai adhéré à cette analyse […], j’y croyais fondamentalement», livre David Sénat. L’avocat général savait que face à un jury populaire, un dossier comme celui-ci pouvait basculer, «à la faveur d’une analyse marginale qui donne une intime conviction, pas tant fondée sur des preuves que sur…» L’avocat général regarde fixement devant lui, puis reprend: «L’émotion, l’empathie, la nature des faits, la gueule de l’accusé peuvent se fondre en un et forger une intime conviction.»

Rejet de l’appel du parquet: le nouvel arrêt de la chambre d’instruction confirme le renvoi de Laurent Dejean devant la cour d’assises.

Très détaillé, il établit que «s’il n’existe pas de preuve directe, formelle et incontestable de commission des faits, il subsiste, en fin d’information à l’encontre de Laurent Dejean, un faisceau conséquent d’indices sérieux». «Les pièces de procédure démontrent que l’hypothèse DEJEAN ne présente aucune incohérence, aucune impossibilité matérielle, mais au contraire une vraisemblance certaine», lit-on plus loin.

L’arrêt continue: «L’absence de l’ADN de M. DEJEAN ne prouve en rien son innocence» et «si le témoin Gélis ne se trompe pas, le conducteur de la Clio […] rejoint très vraisemblablement la victime sensiblement sur les lieux de ce crime, à l’heure de celui-ci.»

Laurent Dejean restera en prison dans l’attente de son procès devant la cour d’assises de la Haute-Garonne.

«Les réquisitions ont une part d’artefact»

À ce moment-là, l’avocat général a lui aussi une forte intuition: «Ce sera moi. Je sais que personne ne se bousculera pour le prendre, et que c’est à moi de le faire. C’est mon boulot; c’est mon service.»

Va-t-il pouvoir soutenir l’accusation? Alors qu’il connaît le dossier par cœur, il s’interroge sur la façon dont lui, en tant que représentant du ministère public, va étayer son propos. L’avocat général le reconnaît: «C’est une interrogation qui est un peu égocentrique. L’angoisse du gardien de but au moment du penalty.»

Il se souvient du premier acquittement qu’il s’est pris: «J’étais assez jeune. Le parquet général m’avait dit: “Tenez, vous prenez ce dossier-là. Personne ne veut le prendre, y a pas grand-chose, mais vous y allez. Boum!”» Il sourit: «J’ai requis comme un sot à la condamnation et le gars, heureusement, a été acquitté. Il n’y avait aucune preuve. À l’époque, c’était normal de donner ce type d’ordre.»

Aujourd’hui, les choses ont changé; les gens, surtout, ont changé. David Sénat indique: «Le système ne te dit pas ce que tu dois faire.»

L’avocat général se retrouve seul face au dossier. Il réfléchit à ce qu’il doit faire, «non pas au regard du dossier, mais au regard de l’image que ça renverrait du ministère public». «Les représentations sont fortes. On est forcé, dans les réquisitions, de requérir en fonction de la représentation, et pas forcément en fonction de la réalité», fait-il remarquer.

«Les réquisitions ont une part d’artefact, ou d’art, qui représente une réalité, mais une réalité déformée. Une réalité telle que la voient –ou croient la voir– ceux qui regardent la justice», narre-t-il.

«Peut-être que je suis sous une hiérarchie, mais j’analyse un dossier sous l’angle du droit, des preuves.»

David Sénat, avocat général

Avec l’arrêt de la chambre d’instruction, il prend conscience que «l’Everest est encore plus haut que ce qu’on croyait».

Alors David Sénat repense à tous ces lundis matins, à l’ouverture de la session d’assises, où il doit expliquer le rôle de l’avocat général aux juré·es. À toutes ces fois où il a répété qu’il était un magistrat au même titre que ses collègues du siège, les juges d’instruction et le président de la cour d’assises. À toutes ces fois où il a exposé: «Peut-être que je suis sous une hiérarchie, mais j’analyse un dossier sous l’angle du droit, des preuves, des qualifications.»

«L’avocat général n’est l’avocat de personne, confirme-t-il. Pourquoi ça s’appelle avocat général? Parce que c’est l’avocat de tout le monde.» Le code de procédure pénale précise que l’avocat général «ne requiert que ce qu’il croit juste pour le bien de la société».

Et que croit-il juste, dans son bureau attenant à la cour d’assises, sa robe rouge suspendue à côté de sa porte?

Fallait-il être quelqu’un du coin pour savoir qu’il existe des fossés et des buses à la campagne? Comment un homme en proie à une crise schizophrénique, et au désordre qui va avec, a-t-il pu faire preuve de sang-froid pour ensuite cacher le corps de Patricia Bouchon? Avait-il pu se ressaisir? «Hypothèse, hypothèse, tout est hypothèse», constate-t-il.

«La leçon a été dure»

David Sénat repense à 2011: «Cette période où il y a eu tous ces assassinats de joggeuses était, par ailleurs, une période tendue sur les questions de sécurité, avec une acuité politique particulière.»

L’émotion, l’instrumentalisation politique était désormais loin. «Je me disais, confie-t-il, que l’analyse serait beaucoup plus froide.» Le temps et le recul aidant, la vérité judiciaire a toujours plus de chances de voir le jour.

Mais le dossier Dejean n’est pas seulement un dossier sensible pour l’avocat général: c’est aussi un dossier sensible pour David Sénat.

En juillet 2010, David Sénat est conseiller en politique pénale au sein du cabinet de la garde des sceaux, Michèle Alliot-Marie. Il connaît et travaille avec la ministre depuis sept ans.

Un jour, elle le convoque dans son bureau. Elle le soupçonne d’avoir livré des enregistrements sonores clandestins à un journaliste du Monde, qui mettent en cause plusieurs membres du gouvernement dans l’affaire Woerth-Bettencourt. David Sénat dément être à l’origine de la fuite.

Avant de refermer la porte derrière lui, Michèle Alliot-Marie le prévient: «J’ai pensé à vous faire nommer procureur général à Cayenne, où je crée une cour d’appel.» Il sera mis fin à ses fonctions au sein du cabinet en septembre 2010.

David Sénat a toujours nié avoir transmis lesdits enregistrements. Il n’y a jamais eu de preuve. En décembre 2010, il a été entendu sous le régime de la garde à vue au sein de la Brigade de répression de la délinquance à la personne, dans le cadre d’une enquête préliminaire par le Parquet de Paris, mais ne sera jamais poursuivi.

«La leçon a été dure, mais je me positionne forcément différemment que s’il ne m’était rien arrivé, retient David Sénat. Je pense que je suis plus indépendant que je ne l’étais.»

Le temps a passé. Il reconnaît avoir été très soutenu par ses proches, si bien qu’il a finalement pu retravailler. Il dit qu’au fond, ça lui a sans doute fait du bien. Mais quelque chose a changé en lui: aujourd’hui, il sait «à quel point il est compliqué de desserrer les mâchoires de l’étau».

Lui pouvait se défendre. Il connaissait le droit, le fonctionnement de la justice, il avait les codes et le langage. Mais un gars comme Dejean? «Évidemment, je ne peux pas dire que ça n’a pas fait vibrer en moi des choses assez fortes», admet-il.

Pas de reconstitution pour vérifier les distances entre la Clio croisée par Nicolas Gélis et Patricia Bouchon, pas de levée de l’anonymat sur l’appel du 4 décembre 2013 –qui n’était autre que Jean-Luc De Biasi, qui sera par la suite entendu une seconde fois, comme s’il s’agissait de la première–, pas de procès-verbal contradictoire. Mais David Sénat sait dans quel rôle on l’attend: un rôle où on assène, on cogne, on y va à fond, avant que la cour ne dise ce qu’elle a à dire.

Lui non plus ne veut pas donner une image dégradée du ministère public, qu’on la caricature en la traitant d’irresponsable et de méprisante envers les victimes. Il ne veut pas générer d’incompréhension, ni de déception.

Alors quand cela est arrivé, au deuxième jour d’audience, quand Christian Bouchon a parlé de l’avocat général qui les avaient blessés, tout ce qu’il avait craint jusqu’à maintenant a éclaté, déballé en place publique. Son sang a bouilli.

«La souffrance de [Christian Bouchon], je la mesure. C’est typiquement le crime où on est capable de se projeter.»

David Sénat, avocat général

«Si c’était à refaire, je prendrais la parole et j’expliquerais plus clairement. Je n’ai pas d’états d’âme quand j’ai des certitudes pour faire condamner quelqu’un. C’est tout», tranche-t-il.

David Sénat ajoute: «Parce que je comprends la douleur de cet homme. Enfin, on ne la comprend jamais, parce qu’on n’est pas à leur place, mais je pense que je suis capable –j’ai l’expérience et l’empathie pour me mettre à la place des gens qui souffrent.»

«La souffrance de [Christian Bouchon], je la mesure, souligne-t-il. Si c’était ma femme… C’est typiquement le crime où on est capable de se projeter, à mon avis. Très franchement. Donc ça, ça m’a fait mal. […] Que monsieur Bouchon ne le comprenne pas, je le comprends tout à fait. Il est submergé par la douleur. Il est fou de douleur, cet homme. Mais ma position était connue de ses avocats.»

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«Je ne sais pas»

Dès le début de l’enquête, les analystes comportementaux ont pensé qu’il s’agissait d’un meurtre à connotation sexuelle –autrement dit: une agression sexuelle qui aurait dégénéré en meurtre. Les ex-petites amies de Laurent Dejean certifient toutes qu’il ne les embêtait pas avec ça.

Sa sexualité est décrite par le docteur psychiatre Franck «comme étant sans problème». En détention, Laurent Dejean lui raconte: «Je ne me branle pas, je me chatouille pour vérifier la sensibilité, pour pas la perdre. Tout va bien.» Le médecin remarque que cette précision «nous rapproche d’un fonctionnement psychotique».

Face à la cour, l’officier de gendarmerie et analyste comportementale note: «Pour les auteurs atteints de troubles mentaux, il y a souvent dépersonnalisation de la victime, un acharnement où la victime n’est plus reconnaissable.» Laurent Dejean n’a jamais été poursuivi pour des faits de violence.

«L’avocat général représente des intérêts publics. Nul n’a intérêt non plus à être accusé à tort.»

David Sénat, avocat général

David Sénat s’est demandé ce qui se passerait s’il arrivait à son fauteuil, le matin des réquisitions, et demandait d’un ton dur et froid la condamnation de Laurent Dejean pour le meurtre de Patricia Bouchon. Comment se sentirait-il?

Il connaît le droit, sa mission. Défendre la loi qui punit, et la loi qui protège –celle qui garantit les libertés fondamentales. «L’avocat général représente des intérêts publics. Nul n’a intérêt non plus à être accusé à tort. Ça peut concerner n’importe qui.» «Par beau temps, tout est parfait. Par beau temps, tout est parfait», répète-t-il.

La loi ne donne aucune définition de la preuve; un faisceau d’indices peut constituer une preuve, si on l’entend ainsi. Dans son bureau, l’avocat général lit à voix haute l’article 353 du code de procédure pénale qui sera récité aux juré·es à l’heure de partir en délibéré: le seul article sur l’intime conviction.

La loi parle des preuves comme des certitudes, des évidences qui font appel à la raison. Surtout pour condamner un homme à une peine de réclusion criminelle de plusieurs années. Laurent Dejean a-t-il tué Patricia Bouchon au petit matin du 14 février 2011?

Il n’y a pas de relation clairement établie entre Laurent Dejean et Patricia Bouchon, pas de mobile, pas d’alibi trafiqué pour masquer son emploi du temps lors des faits, et surtout pas de preuve matérielle de son implication sur la scène de crime: les trois ADN partiels ne correspondent pas à celui de Dejean.

Laurent Dejean a menti pour la Clio parce qu’il avait peur de se faire attraper sans carte grise, voilà son erreur, mais le mensonge d’un fou, comme la vérité d’un fou, reste la parole d’un fou.

«Je ne sais pas, conclut l’avocat général au bout des deux heures de réquisitoire. Je ne sais pas. Cette phrase, qui en quatre mots résume ma position aujourd’hui, a un caractère obscène dans une société où il est de bon ton de tout savoir, de tout comprendre, de tout expliquer.»

David Sénat regarde les juré·es présent·es à ses côtés depuis maintenant dix-sept jours. Il commence sa phrase: «En l’absence de preuves suffisantes de sa culpabilité et du doute raisonnable que cela induit sur celle-ci,…»

L’avocat général ne regarde plus le dossier devant lui, ni la dernière page de son réquisitoire. Devant lui, il voit la cour et les avocats, la salle comble et Laurent Dejean. Il ne se sent plus tout à fait seul.

Alors il reprend: «…vous devez répondre négativement à la question qui vous est posée, celle de la culpabilité de Laurent Dejean. Et par conséquent, l’acquitter.»

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