À l’école Sudbury, personne n’empêche les élèves de jouer à «Minecraft» toute la journée

Quatre-vingt-cinq élèves, cinq encadrant·es et une maison en briques de trois étages. De l’extérieur, l’école Sudbury Arts and Ideas de Baltimore ne diffère pas vraiment des nombreuses autres institutions privées qui quadrillent la ville du Maryland. À l’intérieur en revanche, pas d’élèves assis·es derrière un pupitre à écouter religieusement les leçons dispensées par un·e professeur·e. D’ailleurs, il n’y a pas de corps enseignant. Pas plus que de cours ou de programme.

Les élèves, âgé·es de 5 à 18 ans, organisent leurs journées à leur guise. «Si un enfant souhaite s’asseoir et jouer à Minecraft toute la journée, personne ne va l’en empêcher», explique Phil, encadrant à l’école depuis cinq ans. «J’ai passé mes deux premières années ici à jouer à la Nintendo DS», confirme Todd, arrivé à l’école il y a sept ans. Pourtant dans quelques jours, le jeune homme de 18 ans sera officiellement diplômé de l’école après avoir soutenu son mémoire.

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Alors que l’un se prépare à quitter ses murs, les autres continuent leur apprentissage, peu importe leur âge. C’est l’uns des principes de l’école, «qu’ils interagissent entre eux, expose Phil. Ils ont beaucoup à apprendre les uns des autres». Les cinq membres du staff de l’école sont là pour aider les jeunes dans leurs questionnements, les orienter parfois, mais jamais pour leur imposer telle ou telle activité. «Contrairement à Montessori où on leur laisse le choix entre trois ou quatres activités, ici ils font ce qu’ils veulent, au sens premier du terme.»

«Les enfants apprennent à être socialement intelligents», se félicite Randy Tipton. Ce programmeur informatique de 41 ans a inscrit ses deux garçons de 6 et 8 ans à l’école. Et pour les connaissances plus traditionnelles? «Au début, on était un peu effrayés quand ils nous racontaient qu’ils passaient la journée à jouer aux Lego, alors le soir on leur faisait faire des devoirs en plus pour la lecture et les maths», ajoute Randy. Une peur renforcée par les réflexions de leurs ami·es, adeptes d’un enseignement plus classique. «Cette inquiétude est toujours un peu présente mais toutes les études vont dans le sens de l’école.» D’après une enquête de 2015, les Sudbury kids ont un meilleur taux d’entrée à l’université que leurs camarades issu·es du système éducatif traditionnel.

Responsabilités partagées

L’absence de programme, de cours et de prof n’est pas pour autant synonyme d’absence d’obligations. Si les élèves gèrent leur temps comme bon leur semble, une présence minimum à l’école est exigée. Le bâtiment est ouvert de 8h15 à 17h45 et les enfants doivent être présent·es au moins de 11h à 15h. Quatre heures pendant lesquelles se déroule la majorité des activités relatives à l’organisation de l’école. C’est l’autre différence de la philosophie Sudbury. Les élèves participent au même titre que les encadrant·es à la vie du lieu. Et ça commence tous les jours à 11h30, heure du Judicial comittee. Le comité est chargé d’étudier tous les problèmes internes à l’école, soulevés par l’un·e des quatre-vingt-cinq élèves et des cinq membres du staff.

«On a eu environ 700 cas à traiter l’année dernière sur 170 jours d’école», indique Phil. Le comité fonctionne sur le principe du jury populaire. Toutes les semaines, la nouvelle équipe tirée au sort élit un·e président·e de groupe en charge du bon fonctionnement du comité. Élèves ou membres du staff, qu’importe le statut, les votes ont tous la même valeur. «La plupart des cas sont mineurs, ajoute Phil. Une personne qui n’aurait pas participé aux corvées, par exemple.» Oui, parce que pour responsabiliser les enfants dès le plus jeune âge, et permettre à l’école de fonctionner sans agent·e d’entretien, à 14h30, c’est le «moment des corvées». Pendant cinq minutes, tout le monde laisse ce qu’il fait et va effectuer la tâche de nettoyage qui lui a été assignée. Ici encore, les membres de l’école sont divisés en équipe, sous la responsabilité d’un·e chef·fe nommé·e par le groupe.

Discussion sous le porche. | Elie Courboulay

Ce fonctionnement pousse les enfants à être autonomes très tôt dans tous les aspects de leur scolarité. «Quand ils veulent faire une sortie, c’est à eux de l’organiser, de réserver le car et de présenter le projet en School Meeting», explique Randy. Le School Meeting est l’organe de décision de l’école, composé de tous ses membres, qui se réunit une fois par semaine. De nouveau, aucune voix ne porte plus qu’une autre.

Cette assemblée se prononce sur les dépenses financières relatives au fonctionnement de l’école, ainsi que sur les cas les plus graves du Judicial Committee, comme les suspensions et expulsions. Enfin, l’assemblée de l’école, constituée des membres de l’établissement et des parents, est réunie au moins une fois par an. Elle est compétente pour les frais de scolarité, le salaire des membres du staff et les décisions financières importantes comme, par exemple, lorsqu’il a fallu acheter les locaux actuels.

«L’assemblée a décidé que les parents feraient un prêt à l’école pour le temps où leur enfant est présent, se souvient Phil. La somme d’argent prêtée est rendue à la fin de la scolarité.»

De l’anarchisme?

Ce n’est pas «Le temps des cerises» mais presque. Assez pour assimiler cette philosophie sortie de l’esprit de Daniel Greenberg en 1968 à de l’anarchisme?

«On est évidemment sur un système comparable, estime Phil. D’une manière générale, les valeurs que nous portons s’accordent parfaitement avec l’anarchisme.» Un accord de circonstance: Greenberg et ses acolytes trouvent leurs racines intellectuelles dans la doctrine de l’exceptionnalisme américain plus que dans les livres de Charles Fourier ou de Mikhaïl Bakounine. Cette théorie de l’exceptionnalisme, que les universitaires font remonter au Français Alexis de Tocqueville, accorde une place particulière aux États-Unis dans l’histoire. Celle de la première démocratie moderne et libérale. Deux philosophies aux racines bien éloignées mais qui se retrouvent autour d’une même application de la démocratie directe.

Ramïn Farhangi, cofondateur de l’École Dynamique à Paris, inspiré de la philosophie Sudbury, partage ce point de vue: «Les anarchistes, ils font quoi? Des collectifs autogérés en se disant que l’État n’est pas pertinent pour s’occuper de nos besoins. Oui, la philosophie Sudbury est plutôt en accord avec ça.» Pour le Français, il ne faut pas non plus surévaluer le lien entre les deux pensées: «En revanche, il n’y a plus vraiment de rapport avec les anarchistes qui proactivement veulent détruire l’État pour établir un système politique différent.»

Les écoles Sudbury représenteraient donc la logique ultime de la démocratie libérale de l’après-révolution américaine de 1776. Une démocratie où chaque individu est libre de s’organiser comme il l’entend. Une philosophie de l’éducation novatrice aux bases idéologiques conservatrices, en quelque sorte.

Partie de Magic. | Elie Courboulay

Mais qu’est-ce qui mène les parents à engager leurs enfants dans un tel processus au sein même d’une société de plus en plus normative? «La majeure partie des enfants qui viennent à nous ont du mal avec le système existant, selon Ramïn Farhangi. L’augmentation du harcèlement et de la phobie scolaires en sont les symptômes.»

Même chose à la Arts and Ideas Sudbury School de Baltimore où c’est souvent la détresse de leurs enfants qui pousse les parents à choisir cette alternative, plutôt qu’une intime conviction idéologique. Dans un premier temps au moins. Et puis peu à peu les principes d’horizontalité pratiqués par les élèves à l’école s’immiscent même à la maison. Randy Tipton et ses deux enfants «essaient de le faire à un certain degré. Avant, on faisait tout pour eux à la maison, maintenant ils nettoient eux-mêmes ce qu’ils ont sali, comme à l’école».

L’expérience domestique garde néanmoins certaines limites, notamment pour les repas. «À l’école, quand ils ont faim, ils vont dans le placard à snacks et “se nourrissent”, peu importe l’heure de la journée. On a dû leur réapprendre à s’asseoir à table pour le dîner, par exemple.»

De là à former des générations de jeunes anarchistes en marge du système? Pas du tout. À l’École Dynamique de Paris, qui fonctionne sous le régime de l’enseignement privé hors contrat, Ramïn Farhangi voit partir des élèves adapté·es au monde actuel: «Certains vont au lycée, d’autres à la fac ou dans des écoles supérieures. Ceux-là passent le bac en candidats libres, ils se débrouillent très bien, ils sont très autonomes.»

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Installées depuis 1968 aux États-Unis, les institutions inspirées de Sudbury font leur trou depuis 2015 en France. Les deux pionnières, l’École de la Croisée des Chemins, à Dijon, et l’École Dynamique dans le XIVe arrondissement de Paris, ont depuis été rejointes par une quarantaine d’établissements. Et la demande ne cesse de croître. Peut-être de quoi faire réfléchir l’Éducation nationale.

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