Le vapotage nous rend complètement fous

La vidéo est effrayante. Publiée en septembre 2018 par l’administration américaine en charge des denrées alimentaires et des médicaments, la FDA, elle s’ouvre sur une «épidémie qui se répand». «Selon des scientifiques, cela peut modifier votre cerveau», avertit une voix-off alors que la caméra zoome sur le visage d’une adolescente dont l’intérieur du crâne sera bientôt colonisé par de grotesques bestioles plongeant dans sa matière grise. Puis c’est au tour d’un autre lycéen, lui aussi visiblement touché par la contagion, alors que se poursuit la liste des dangers. Quelle est cette répugnante nouvelle menace? «Ce n’est pas un parasite, pas un virus, pas une infection. C’est le vapotage.»

La vidéo est destinée aux adolescentes et aux adolescents, mais le portrait ici fait de la cigarette électronique est si répugnant que la FDA cherche aujourd’hui à limiter son audience chez les plus de 18 ans. «Les adultes ne sont pas concernés par cette campagne», a précisé Mitch Zeller, directeur du Centre pour les produits du tabac de la FDA, lors d’un événement organisé par l’université de New York. La raison d’une déclaration aussi inhabituelle? La FDA craint que le clip ne détourne les adultes de la cigarette électronique, que bon nombre de scientifiques estiment à 95% plus sûre que sa consœur industrielle. De telles publicités contribuent à un climat politique alarmiste faisant de la cigarette électronique un ennemi à abattre, avec des projets de loi proposant une taxation des produits liés au vapotage, l’interdiction des arômes, la restriction de l’usage en public et le passage de l’âge légal d’achat de 18 à 21 ans à tous les niveaux gouvernementaux.

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Recommandée pour les adultes, dangereuse pour les ados

Cette vague législatrice est une réaction de panique parfaitement prévisible à la hausse du vapotage chez les adolescents –tendance que la FDA a choisit de dépeindre en «épidémie», un terme dur occultant le fait que cette augmentation est largement due à un usage expérimental ne présageant pas forcément d’une consommation durable. Scott Gottlieb, commissaire de la FDA, a déploré sur Twitter que l’usage de la cigarette électronique chez les jeunes «nuise à toutes les chances [de réduction des dangers du tabac] chez les adultes». Si la tendance ne s’inverse pas, a-t-il averti, «je crains que le consensus recommandant ces produits pour les adultes n’en vienne à disparaître».

Ce consensus –la préconisation active de la e-cigarette auprès des fumeurs et des fumeuses adultes– se fonde sur un faisceau de preuves de plus en plus significatives. Il indique que les cigarettes électroniques seraient bénéfiques à la santé publique en tant que substitut au tabac et favoriseraient l’arrêt, la réduction voire l’absence de consommation de cigarettes. L’ensemble du débat gravite autour de cette notion de réduction des méfaits au niveau de la population et Gottlieb, du moins en principe, en est un défenseur voyant dans les cigarettes électroniques un moyen de sauver la vie de fumeurs et des fumeuses Mais, par ailleurs, il semble toujours incapable d’un plaidoyer vigoureux en direction des vapoteurs adultes, au point que l’incohérence de la stratégie de communication de l’agence qu’il dirige contribue bien davantage à attiser les peurs liées au vapotage qu’à promouvoir l’intérêt du remplacement de la cigarette traditionnelle par la cigarette électronique.

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Vapoter: le plaisir avant la panacée

Pour comprendre les raisons de cet échec institutionnel, il est nécessaire d’analyser ce qui peut motiver l’hostilité contre le vapotage au sein des autorités sanitaires et parmi les militants anti-tabac. Il ne s’agit pas simplement d’un désaccord sur des preuves empiriques. La panique de plus en plus forte contre le vapotage reflète aussi des partis pris très anciens contre l’utilisation de la nicotine, nés des formidables succès des campagnes de lutte contre le tabagisme.

Les cigarettes électroniques sont des produits compliqués. Ne prêter attention qu’aux études observationnelles et aux effets sur la santé équivaut à les considérer uniquement comme des dispositifs pharmaceutiques, mais ce n’est pas ainsi que les vapoteurs les appréhendent. Sarah Jakes de la New Nicotine Alliance avait brillamment résumé cette disparité lors d’une conférence en 2017:

«L’un des plus grands défis pour les consommateurs est de faire comprendre aux régulateurs et à ceux qui les conseillent que pour un grand nombre de personnes, le vapotage n’est pas un médicament, ni une technique pour arrêter de fumer. Et c’est précisément pour ça que ça marche. Parce que c’est un plaisir. Les vapoteurs adorent la personnalisation que permet la diversité du marché des appareils et les milliers d’arômes disponibles. Ils aiment s’identifier comme vapoteurs et le sentiment communautaire que cela génère. Ils adorent le fait que le vapotage soit si semblable au tabagisme, tout en étant à des millions de kilomètres de lui.»

Ce qui distingue la cigarette électronique du reste des substituts tabagiques, c’est que le vapotage peut être agréable et amusant. Les gommes et les patchs sont ennuyeux, bureaucratiques, et sortent tout droit des couloirs stériles de GlaxoSmithKline et de la FDA afin de soigner une tare personnelle. Les cigarettes électroniques peuvent être ludiques. Et c’est précisément cela qui met les militants anti-tabac si mal à l’aise.

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Stigmatiser en guise de prévention

Et je comprends les raisons de ce malaise. Lorsque des scientifiques ont exposé les dangers de la cigarette dans les années 1950, il allait devenir évident que le mode de consommation du tabac le plus populaire était en réalité un fléau mortel. Des campagnes éducatives, des taxes et autres mesures ont permis de réduire le tabagisme aux États-Unis. Après l’apogée du milieu du siècle, la consommation de tabac concerne dorénavant environ 15% des adultes [environ le double en France]. Malgré tout, le tabagisme est toujours associé à des centaines de milliers de décès chaque année, ce qui signifie que réduire la consommation de cigarettes combustibles relève à la fois d’une victoire en matière de santé publique et d’un défi de la plus haute importance.

La mise en garde contre les dangers du produit s’est transformée, au cours des décennies, en campagne de stigmatisation de la consommation de cigarettes et de celles est ceux qui s’y adonnent, auxquels on interdit l’espace public pour se livrer à leur plaisir (désormais coupable).

Sauf que la mise en garde contre les dangers du produit s’est transformée, au cours des décennies, en campagne de stigmatisation de la consommation de cigarettes et de celles est ceux qui s’y adonnent, auxquels on interdit l’espace public pour se livrer à leur plaisir (désormais coupable). Le mouvement pour les droits des non-fumeurs a commencé sur des revendications assez raisonnables et une critique de l’enfumage généralisé des espaces.

Au fur et à mesure de leurs avancées, et alors que la cigarette en est venue à ne plus concerner que la part de l’Amériques la plus pauvre et la moins instruite, les interdictions se sont muées en expédient politique pour réclamer toujours plus d’espace pour les non-fumeurs. Un territoire qui dépasse désormais largement toute justification raisonnable relative au tabagisme passif et qui s’étend aux patios, terrains de golf, plages, parcs, trottoirs, campus universitaires et même à des quartiers entiers de certaines villes. Les interdictions ont toujours été enracinées dans le discrédit du tabagisme. Un chercheur et militant anti-tabac, Stanton Glantz, le disait explicitement dans un éditorial de 1987: l’interdiction de fumer à l’intérieur mine «le réseau de soutien social au tabac en faisant implicitement du tabagisme un acte antisocial».

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Normaliser la drogue, diaboliser le tabac

C’est, précisément, ce qui s’est produit. Lorsque les cigarettes électroniques sont apparues, les activistes en guerre contre la fumée ne se sont même plus donnés la peine de faire croire qu’elles et ils poursuivaient des objectifs sanitaires. Le vapotage ressemblait au tabagisme: c’était une raison suffisante pour l’interdire. Aujourd’hui, l’un des aspects les plus frappants des diverses propositions visant à interdire les cigarettes électroniques aromatisées, ou à limiter le vapotage en public, est l’absence totale de débat sur le bien-fondé d’une ingérence du gouvernement dans les décisions d’adultes consentantes et avertis. Après des décennies de stigmatisation, il est désormais presque impensable d’envisager de respecter les préférences des consommateurs et consommatrices de nicotine (comme nous respectons celles et ceux qui s’alcoolisent et, de plus en plus, adeptes de la marijuana). D’abord parce que leurs intérêts sont perdants dans une analyse coûts-bénéfices. Mais aussi et surtout parce que leurs intérêts ne sont jamais pris au sérieux.

C’est d’autant plus fascinant que les innovations limitant la nocivité de la nicotine sont arrivées à une époque de réalignement culturel vis-à-vis de l’utilisation d’autres substances psychoactives. Virginia Berridge, historienne à l’université de Londres, remarque que les sociétés occidentales sont de plus en plus disposées à distinguer la «consommation» des «abus» en matière de cannabis et autres drogues illégales. Mais que, côté tabac, le moindre usage semble poser problème. «Le tabac a changé de statut et devient de plus en plus une drogue, alors que la drogue se “normalise” dans la société et s’intègre dans un spectre de plus en plus large de consommation de substances», écrit Berridge dans son livre Demons, publié en 2013, sur les changements d’attitude face à l’alcool, au tabac et aux drogues du XIXe siècle à nos jours. «À partir des années 1980, la consommation de drogue a été de plus en plus considérée comme “normale” alors que le tabagisme était de plus en plus vu comme pathologique.»

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Pour un habeas corpus des adeptes de la nicotine

Des attitudes si omniprésentes qu’elles ont fini par menacer le produit à ce jour le plus prometteur pour réduire les risques sanitaires liés au tabac, et à forcer les personnes conquises par le vapotage à adopter une posture défensive, qui passe par l’usage de termes purement médicaux. Et si les arguments scientifiques en faveur des cigarettes électroniques sont convaincants, j’ai une idée plus radicale sur la réglementation du produit: reconnaître que les adultes sont propriétaires de leur corps et qu’ils en font ce qu’ils veulent. Le vapotage est plus qu’un simple médicament, il est bien plus sûr que le tabagisme: voyez-le comme une activité aux risques limités que des adultes consentants devraient être libres de pratiquer.

Quand la nicotine est dans les parages, les décideurs politiques sont visiblement incapables de traiter la moindre personne en adulte libre.

On ne nous demande pas de rendre les autres drogues légales consommées par les adultes indésirables aux mineurs –même s’ils ne sont pas censés les approcher. L’alcoolisation des adolescentes et des adolescents est un problème très grave –selon les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), l’abus d’alcool chez les jeunes cause chaque année 4.300 morts chez les mineurs aux États-Unis, soit 4.300 de plus que celles attribuables au vapotage–, sauf que nous ne cherchons pas à le régler en interdisant aux adultes d’accéder à des boissons qui font aussi envie aux jeunes. Dans les États ayant légalisé le cannabis, la moindre visite dans un magasin spécialisé prouvera que les arômes extravagants ne plaisent pas qu’aux enfants –énormément de quinquagénaires raffolent de produits comestibles au goût fruité ou caramel. Il arrive même que des mineurs en consomment et, pourtant, plus de 60% des Américains préfèrent les légaliser que de continuer à arrêter les personnes non-violentes qui les consomment.

Mais quand la nicotine est dans les parages, les décideurs politiques sont visiblement incapables de traiter la moindre personne en adulte libre. Il serait tentant de rejeter les objections aux restrictions de vapotage en n’y voyant que des lubies de libertariennes et des libertariens excités, mais ne pas défendre les intérêts des individus utilisant des cigarettes électroniques met réellement des vies en danger. Des projections publiées dans la revue Tobacco Control estiment qu’une substitution à grande échelle de la cigarette par le vapotage pourrait prévenir plus de 6 millions de décès prématurés aux États-Unis d’ici 2100. Pour ce faire, les adultes ont besoin d’informations précises sur les dangers relatifs des cigarettes électroniques, de pouvoir les utiliser et d’avoir accès aux goûts et aux formats qui les rendent plus attrayantes que le vrai tabac. Les restrictions actuelles envisagées par le Congrès, la FDA et les autorités étatiques ou locales –la plupart étant une réaction à la panique morale suscitée par le vapotage des adolescents– saperaient ces objectifs.

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Vers une prohibition digne des années 1930?

Aujourd’hui, plus de trente-cinq millions d’Américains de plus de 18 ans fument. Environ dix millions de personnes utilisent des cigarettes électroniques. Pour éviter les erreurs des anciennes prohibitions et guerres contre la drogue, il importe de ne pas traiter les usagères et les usagers comme des toxicomanes pathologiques, mais bien comme des citoyennes et des citoyens à part entière. Le gouvernement a toujours les coudées franches pour jouer un rôle productif. Les législateurs et les régulatrices peuvent veiller à ce que les produits à base de nicotine fonctionnent comme annoncé, fixer des limites aux produits chimiques toxiques contenus dans les cigarettes électroniques, taxer les produits en fonction de leurs méfaits et promouvoir des campagnes d’information sur les dangers du tabagisme. Ils peuvent faire en sorte de fournir des informations précises sur les risques de vapotage pour les fumeurs et les fumeuses qui en ont le plus besoin. (Pour saisir le contraste en matière d’approche, il suffit de comparer la campagne anti-vapotage de la FDA à cette vidéo du Public Health England). Et, bien sûr, les autorités peuvent veiller à mieux faire respecter la loi interdisant la vente aux mineurs. Comme le montre la hausse actuelle du vapotage chez les adolescents, la chose est réellement nécessaire.

La proposition de la FDA visant à rendre obligatoire l’élimination de la nicotine de toutes les formes de tabac combustible […] devrait être considérée comme une violation des droits des fumeurs et des fumeuses de cigarettes, de cigares et de pipes à acheter les produits qu’ils préfèrent.

Mais d’autres interventions devraient être exclues. La proposition de la FDA visant à rendre obligatoire l’élimination de la nicotine de toutes les formes de tabac combustible, par exemple, devrait être considérée comme une violation des droits des fumeurs et des fumeuses de cigarettes, de cigares et de pipes à acheter les produits qu’ils préfèrent. L’interdiction des cigares aromatisés au motif qu’ils ne sont pas bénéfiques pour la santé publique (comme si l’amour de la santé publique motivait quiconque à les fumer) est aussi vouée à l’échec. Et oui, les législateurs et législatrices devraient tolérer que certaines personnes vapotent pour le plaisir, y compris, pour beaucoup, en n’ayant jamais fumé de leur vie.

La nicotine et le tabac nous accompagneront probablement toujours sous une forme quelconque, légale ou non. Dans une société libérale, nous pouvons prendre des mesures raisonnables pour décourager cette utilisation, tout en laissant aux fumeuses et aux vapoteurs la liberté d’acheter les produits qu’ils préfèrent et en leur fournissant des informations précises sur les risques et les inconvénients de chacun. Mais cela commence par respecter le droit des adultes consentants à prendre le contrôle de leur propre corps –sans se servir de la panique suscitée par le vapotage des adolescents comme prétexte pour traiter toute une nation comme des enfants.

Disclaimer: Il y a près de dix ans, j’ai travaillé au Cato Institute, où j’ai reçu quelques dons en provenance de l’industrie du tabac. Je travaille aujourd’hui dans le secteur des vins et spiritueux.

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