Les dessous d’un attentat raté

Pourquoi un paisible immeuble de l’ouest de Paris était-il ciblé? L’enquête, à laquelle L’Express a eu accès, se heurte aux déclarations confuses des suspects.

– “Vous êtes où? Nous, on va faire le train fantôme! 

– J’arrive, j’arrive, j’arrive.”  

Perdu dans la foule vertigineuse de Disneyland Paris, Aymen Balbali téléphone à sa soeur pour tenter de la retrouver. La température est douce, ce mercredi 27 septembre 2017 après-midi, et le père de famille de 30 ans s’adonne au grand frisson du parc d’attractions avec ses proches. Un islamiste fiché S qui se divertit dans un lieu symbolisant les intérêts américains en France? En voilà une curieuse situation! A moins qu’il ne s’agisse d’une technique de dissimulation pour se fondre dans la masse, la fameuse “taqiya”.  

Balbali aurait, en tout cas, des raisons d’être méfiant. Pendant qu’il court d’un manège à l’autre, à quelques dizaines de kilomètres de là, sous les Invalides, un policier ne rate pas une miette de sa conversation téléphonique. Casque vissé sur la tête, il retranscrit chacun des mots prononcés par le jeune homme, aussi futiles soient-ils. Voilà 12 jours que Balbali est placé sur écoutes administratives. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a signalé sa possible radicalisation à la préfecture de l’Essonne le 15 septembre: dans la pizzeria de Draveuil où il est employé, l’homme aurait montré à des jeunes clients des vidéos de propagande de l’organisation Etat islamique (EI). Il chercherait aussi à se procurer “des armes de gros calibre” auprès des caïds de la cité pour mener une action violente. 

L’immeuble aurait pu être intégralement soufflé

La surveillance téléphonique dont il est l’objet n’empêche pas Aymen Balbali de louvoyer au coeur d’un mystérieux projet d’attentat. Moins de 72 heures après sa virée familiale à Disneyland, il est suspecté d’avoir tenté de faire exploser un immeuble sans histoires du 16e arrondissement de Paris, situé rue Chanez, avec deux complices: son cousin Samy Balbali et un ami d’enfance, Amine Abbari, lui aussi fiché S. Une affaire qui leur vaut tous les trois d’être mis en examen pour “tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste” et écroués. Leur projet a échoué de justesse, sans faire de victimes. Mais compte tenu des investigations, cet échec est quasi-miraculeux.  

L’histoire débute à l’aube. Ce 30 septembre 2017, il est près de quatre heures du matin lorsqu’un résident noctambule de l’immeuble de la rue Chanez, Yann C., est importuné par des sifflements stridents et des voix étouffées. Une odeur entêtante d’essence lui monte au nez. En sortant dans le hall, il découvre, paniqué, quatre bonbonnes de gaz de type “Butane” ainsi que quatre seaux remplis d’essence dans le hall. Le sol est imbibé de carburant. Il remarque aussi un téléphone portable blanc de bas de gamme, sur lequel a été relié, avec de la colle, un petit générateur haute tension. Il s’agit en fait d’un dispositif de mise à feu artisanal: à la réception d’un appel émis à distance, l’appareil est censé créer un arc électrique et enflammer les vapeurs de gaz et d’essence. 

Mais l’explosion n’aura jamais lieu. D’abord grâce au sang-froid de Yann C., qui ferme aussitôt les bonbonnes de gaz et les sort de la résidence. Ensuite grâce à “une mise en oeuvre mal maîtrisée” du ou des artificiers: selon le rapport des experts, le téléphone a bien reçu trois appels cette nuit-là, mais les deux conducteurs de sortie étaient trop espacés de quelques millimètres pour provoquer une étincelle. Le contact avec l’essence les a rendus, en outre, “inopérants”. Les conclusions sont limpides: si la déflagration s’était produite, “l’immeuble aurait été intégralement détruit”. Ce 30 septembre, la vie des résidents des 29 appartements n’a tenu qu’à un fil… 

“On le termine et c’est bon, demain ça y est, piuff!”

Les enquêteurs s’orientent rapidement vers trois hommes. Aymen Balbali est le premier des trois à être interpellé par la section antiterroriste (SAT) de la brigade criminelle de Paris. Il est suspecté, avec son cousin Samy, 32 ans, d’avoir confectionné le dispositif explosif et de l’avoir déposé rue Chanez. Leur ADN a été retrouvé sur la scène de crime: sur des sacs à gravats ayant servi à transporter les bonbonnes de gaz, sur des seaux, un jerrican… En analysant la géolocalisation de leurs téléphones, les policiers découvrent aussi qu’ils ont effectué deux repérages, de 10 minutes à chaque fois, dans le 16e arrondissement quatre jours avant les faits. Plus curieux encore: les deux cousins ont éteint leur appareil la nuit du crime, ce qui n’était pas dans leurs habitudes. Enfin, Aymen a été filmé en train de siphonner plusieurs litres d’essence à une station Total, en utilisant une carte de société fournie par Samy.  

Les deux complices ont bien essayé d’échapper à toute surveillance: ils communiquaient par la messagerie sécurisée Telegram, sur laquelle ils s’échangeaient aussi des vidéos appelant au djihad armé. Mais curieusement, ils semblent avoir abandonné toute prudence en évoquant leur projet d’attentat, à haute voix, lors de conversations téléphoniques écoutées par les services de renseignements. Les enquêteurs ont ainsi fait le lien, a posteriori, entre les événement de la rue Chanez et certains échanges sibyllins. Les nuits précédant l’attaque avortée, Aymen incite son cousin à acheter “un petit téléphone”, qui n’a jamais été “utilisé” et qu’il doit activer dans “un taxiphone”. Ce dernier hésite: il est 1 heure du matin passée. 

– “Mais non, ne me dis pas qu’on va le retarder jusqu’à demain”, s’agace Aymen. 

– “Eh bien oui, il faut qu’on le prépare dans la journée, ça se prépare pas comme ça la nuit, il faut que ce soit dans la journée […]”, justifie Samy. 

– “Dégoûté ça y est, ça m’a dégoûté.” 

– “Pourquoi?” 

– “C’est toujours comme ça, c’est toujours comme ça, il y a toujours quelques chose.” 

– “Non, non, non, c’est rien, c’est rien du tout, je le savais tant que tout n’est pas prêt rien ne se passera, il faut que tout soit prêt.” 

– “Faut que je complète maintenant ce que j’ai commencé à emmener. On le termine et c’est bon demain ça y est, piuff ! Demain, c’est obligé pour nous, demain, c’est obligé, obligé, obligé. Car aujourd’hui ça y est, j’ai presque terminé.” 

Sur procès-verbal, un policier de la DGSI s’essaye à une interprétation de cet aparté de 4 minutes 39: “Comprenons que la date du projet semble au moment de cette conversation déjà arrêtée, et que notamment Aymen montre une certaine impatience”. Plus intrigant encore, dans un autre échange, les enquêteurs découvrent que les deux cousins ont fait mention de “bonbonnes”, qu’il faut mettre à “l’arrière d’une voiture” afin que celle-ci ne soit pas “cramée”. Comprendre, selon les policiers, “remarquée” de l’extérieur… 

Un donneur d’ordre “manipulateur”

Le dernier suspect mis en examen, Amine Abbari, 31 ans, est quant à lui suspecté d’avoir joué un rôle de donneur d’ordre. Ou, à tout le moins, d’avoir exercé une influence sur ses complices. Son ADN n’a pas été retrouvé dans l’immeuble de la rue Chanez. Mais il a eu des contacts nombreux et réguliers avec Aymen Balbali, avant et après l’attentat raté: les enquêteurs ont relevé plus de 200 rencontres physiques. Il est aperçu devant le domicile d’Aymen en sa compagnie la nuit de la découverte des bonbonnes de gaz. Avant d’être interpellé, l’homme est brièvement placé sur écoutes. Il évoque alors un projet de fuite en Arabie Saoudite, accréditant ainsi les soupçons. Décrit comme “intelligent” et “manipulateur”, Amine Abbari est parvenu, durant sa garde à vue, à communiquer, à travers sa cellule, avec Aymen Balbali pour lui proposer d’établir “un récit commun”. “Dans cette histoire, Aymen a été une marionnette. Il a servi d’appât à Amine”, a assuré un témoin à la PJ. 

Si les rôles se précisent, les enquêteurs restent tourmentés par une interrogation insoluble: pourquoi le trio a-t-il choisi de s’en prendre à cet immeuble paisible de la rue Chanez, situé dans un quartier résidentiel? Interrogés à plusieurs reprises par les enquêteurs et le juge d’instruction à ce sujet, les trois suspects ont livré des explications confuses, parcellaires ou hors-sujet.  

Chacun a minimisé son rôle dans l’affaire et a assuré n’avoir pas eu connaissance de la finalité du projet. Aymen Balbali? Il prétend qu’il a voulu aider un tiers, dont il refuse de dévoiler l’identité. “A la base, je pensais qu’il allait brûler une mosquée homosexuelle à Paris. Elle est dans le 18e ou 19e je crois”, déclare-t-il devant le magistrat instructeur. Samy Balbali? Il répète qu’il a rendu service à son cousin Aymen, qu’il imaginait que ce dernier préparait “un cambriolage”, mais rien de terroriste. “Je savais qu’il allait faire un truc mais je ne savais pas quoi exactement”, plaide-t-il lors d’une audition. Amine Abbari? Lui nie tout en bloc. S’il s’intéresse à l’islam radical, dit-il, c’est uniquement dans le but d’intégrer les services de sécurité. “Je suis contre la violence et ne ferait pas de mal à une mouche”, serine-t-il.  

“Je pense qu’il a fait une association argent = juifs = 16e”

Dans l’immeuble de la rue Chanez, les policiers n’ont retrouvé aucune “personnalité” y résidant, et ont exclu la piste d’une méprise avec un homonyme. Ils n’ont pas davantage découvert de mains courantes évoquant de menaces anciennes contre le bâtiment. “C’est une terrible interrogation, soupire Pascal Garbarini, avocat du résident Yann C. L’immeuble a-t-il été choisi au hasard dans le but de tuer des personnes innocentes? Les suspects ont-ils voulu porter un coup dans l’ouest de Paris pour montrer que n’importe quel lieu est susceptible d’être une cible?”  

Selon une source policière, les suspects auraient pu symboliquement viser le 16e arrondissement en raison de préjugés sur la prétendue richesse du quartier. C’est aussi à peu de chose près ce que considère une proche de l’un des suspects. Lors d’une audition devant les enquêteurs, elle accrédite clairement un fond antisémite: “Lorsque j’ai vu ce qui s’est passé dans le 16ème, je me suis dit que pour lui cela devait sûrement avoir une relation avec les juifs. Je pense qu’il a fait une association entre argent = juifs = 16ème arrondissement.” Les enquêteurs ont, par ailleurs, découvert que les cousins Balbali avaient évoqué une possible “deuxième” cible lors d’une conversation téléphonique interceptée. Sans que l’on sache encore laquelle. 

A retrouver mercredi, le portrait des principaux suspects 

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