L’Italie, le pays où la gauche a disparu

Il existe un pays où il n’y a plus de gauche. Il se trouve que ce pays fut celui avec la gauche probablement la plus brillante d’Europe. Ce pays c’est l’Italie. Quel cataclysme a pu frapper la gauche italienne pour qu’en moins de deux décennies elle soit quasiment absente des écrans radars de la politique, quasiment rayée de la carte et sortie de l’Histoire? Le cinéma italien recèle nombre de références à la détresse de la gauche transalpine. Ainsi dans Viva la Liberta, Toni Servillo incarne le très dépressif président du Partito Democratico (PD), cerné par les mauvais sondages et la défiance croissante au sein de ses propres rangs. Remplacé par son jumeau tout juste sorti de l’hôpital psychiatrique, il assiste à l’envol des intentions de vote pour une gauche qui reprend des couleurs. Un songe cinématographique qui dit beaucoup de l’ambiance politique italienne. Dans Aprile, son film-journal, Nanni Moretti implore Massimo D’Alema, leader du centre-gauche des années 1990, de «dire quelque chose de gauche» puis tout simplement de «dire quelque chose» ou encore plus simplement de «réagir».

 

 

Les leaders du PD, comme Matteo Renzi, refusent d’employer le mot «gauche» à propos de leur propre parti. Ainsi, la «sinistra» italienne est confinée à un espace politique représentant électoralement moins de 10% des intentions de vote. Tout cela s’explique très logiquement…

Quand la gauche rayonnait

Un film dit presque tout de la puissance et du rayonnement de la gauche italienne, c’est celui de Bernardo Bertolucci, l’Addio a Berlinguer consacré aux obsèques du leader communiste en 1984. Enrico Berlinguer fut victime d’une attaque cérébrale en plein meeting à Padoue. Il en décéda quelques jours plus tard. Plus de deux millions de personnes accompagnèrent le cercueil du charismatique chef du Parti communiste italien (PCI). Ce jour là, le PCI et la gauche italienne furent probablement à leur apogée. Les témoignages d’Italiens très divers contenus dans le film montrent à quel point elle était puissante et ancrée dans la société.

Ce n’est d’ailleurs pas le PSI (parti socialiste italien) de Bettino Craxi qui fit alors de l’ombre au PCI. Craxi fut tour à tour à peu près tout et n’importe quoi, quêtant à l’étranger des modèles porteurs, adhérant au libéralisme avec jubilation, nouant des alliances avec les franges de la Démocratie Chrétienne pas forcément les plus progressistes et instituant un système de corruption à échelle industrielle qui le força in fine à l’exil et fit périr le PSI. Son apport à la domination culturelle de la gauche d’alors peut donc être relativisé.

C’est la disparition de Berlinguer qui a sonné les trois coups de la tragédie qui emporta la gauche italienne. Le contraste avec ses prédécesseurs est spectaculaire. Berlinguer a, il faut le dire, marqué son temps, marqué l’histoire. Pour en parler le plus justement possible, Walter Veltroni, figure du «centre-gauche» issue du PCI, a lui aussi réalisé un film, Quando c’era Berlinguer, qui exhume les très riches heures d’une gauche italienne dominée par le PCI et génère sinon de la nostalgie, du moins un fort questionnement quant au contraste entre cette époque et la nôtre.

 

Berlinguer sut enclencher une réelle dynamique politique dans l’Italie des Années de Plomb et dessiner des perspectives politiques véritables pour le PCI. Berlinguer fut celui qui hissa le PCI à des scores dépassant les 30% aux élections de 1979 et posa la question de sa participation au pouvoir. Le «Compromis Historique» apparaît encore, rétrospectivement, comme l’une des initiatives politiques les plus marquantes des années 1970. Si les vents portent à gauche, le putsch contre Allende au Chili impose aux gauches du «monde libre» de définir des stratégies qui leur évitent de périr. Berlinguer, dont les articles théoriques ponctuent l’avancée du Compromis Historique, accepte l’appartenance de l’Italie au Bloc occidental. Dans le même temps il tend la main à la Démocratie Chrétienne et à son aile la plus progressiste –celle d’Aldo Moro– pour construire des «réformes profondes» et forger un bloc social suffisamment solide pour les défendre. Le Compromis Historique ne se bornait pas à un simple accord de gouvernement mais visait à la construction d’une coalition orientée à gauche des communistes aux catholiques progressistes.

À LIRE AUSSI Brigades rouges: l’Italie vit toujours avec le fantôme d’Aldo Moro

Une gauche à la bolognaise

Ce sont bien les rejetons les plus choyés par l’appareil du PCI ou par le journal l’Unita qui se sont chargés de la conversion libérale du parti héritier du PCI. Tout a en fait commencé à Bologne. C’est dans cette ville emblématique de la gauche italienne qu’Achille Occhetto a fait prendre au PCI un virage historique. Depuis longtemps, le PCI ne faisait plus peur ni n’évoquait le bolchévisme. Il occupait l’espace d’un parti de gouvernement réformiste. Si le Compromis Historique avait tourné court, près d’un tiers de l’électorat avait pu se reconnaître dans le projet politique du parti de Berlinguer.

En 1989, une partie du PCI emporta avec elle la faucille, le marteau et l’héritage de Gramsci […] L’autre fonda le Partito democratico della Sinistra.

En mars 1989, Occhetto ponctua son discours au Congrès du PCI d’étranges et peu utiles odes au marché. Trois jours après la Chute du Mur, en novembre 1989, il annonça à Bologne la dilution de l’identité communiste dans une grande formation «de gauche». Une partie du PCI emporta avec elle la faucille, le marteau et l’héritage de Gramsci et Togliatti au sein de Rifondazione Comunista. L’autre fonda donc le Partito democratico della Sinistra (PDS). Tout l’enjeu était désormais de forger une identité politique propre à ce nouveau parti. De par la configuration de ses alliances (avec des morceaux de la démocratie chrétienne), le contexte européen (marche vers la monnaie unique) et la difficulté à forger un corpus substitutif à celui du PCI, cette quête n’eut jamais de fin….

D’Alema et Maastricht

Pour l’ancien PCI devenu après mutation le PDS, Parti Démocratique de la Gauche, la question d’une identité de substitution au communisme s’est immédiatement posée. Il était peu envisageable de revendiquer l’étiquette «socialiste» qui avait sombré avec le parti du même nom coulé par les affaires et le passif du craxisme. Encore moins social-démocrate dont la tradition était étrangère à la formation des cadres issus du PCI. Massimo d’Alema eut alors la riche idée d’indexer le destin politique du PDS sur les rendements politiques de la logique politique contenue dans le traité de Maastricht. Être les meilleurs élèves de Maastricht…

Moretti, dans Aprile, parle de «centre centre centre centre centre gauche». Les anciens cadres du PCI ont semblé, vingt années durant, avoir été pris d’inhibition devant le déchaînement démagogique et les offensives droitières du «centre droit» de Berlusconi, Fini et Bossi, chaotique mais victorieux équipage de 1994.

Le PDS allié à des partis issus de la Démocratie Chrétienne porte au Palais Chigi le «Professore», Romano Prodi, jadis proche d’Aldo Moro, en 1996. La densité idéologique, la définition d’une base sociale, la mise en avant d’un signifiant mobilisateur (il est dur de s’identifier à un olivier, l’arbre qui symbolise la coalition du PDS) font défaut. Les formations héritières du PDS n’ont cessé de poursuive une course au centre qui les a progressivement définitivement privées de la centralité recherchée. L’adhésion au consensus libéral ne s’est jamais démentie. Le processus de fusion d’organisations issues de traditions à ce point dissemblables qu’elles furent placées en coma artificiel ne s’est jamais arrêté. Le PD d’aujourd’hui n’est plus de gauche et on peine à savoir ce qu’il est véritablement. Il est cependant incarné par Matteo Renzi.

À LIRE AUSSI Matteo Renzi, l’as de la com’ numérique au grand flou politique

Scissions, captations: destin de la Sinistra

De la formation politique de Matteo Renzi on sait peu de chose sinon qu’il a été scout et n’a «jamais lu Gramsci». Assez simplement, Renzi est le fils d’un hiérarque de la démocratie chrétienne. Le PD fait cohabiter en son sein d’anciens membres du PCI et de la DC. On est néanmoins assez loin du Compromis Historique en termes de contenu et si l’on s’en réfère à la politique menée par Renzi on pourrait être tenté par un jeu de mots. La ligne politique du PD façon Renzi consiste à calquer ses mesures sur le cahier des charges défini par les institutions européennes. 

Matteo Renzi en décembre 2016 | ANDREAS SOLARO / AFP

Le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo, même s’il refuse de se positionner sur l’axe gauche-droite, invoque fréquemment la figure de Berlinguer et sa critique morale du régime.

Il existe quelques jeunes pousses à la gauche du PD. Une scission de gauche du PD emmenée par Giuseppe Civati, opposant interne à Renzi et vigoureux détracteur du Job Act, n’est pas impossible. Il participe à la coalition Libres et Égaux.

La gauche italienne, à commencer par les héritiers du PCI auquel ils appartinrent, a donc expérimenté, mais à son détriment, les leçons de Gramsci. En trente ans, sa chute a été vertigineuse et son incapacité à contenir ou refouler le berlusconisme patente. Troquant le «communisme» pour la «gauche», les leaders du PDS/DS/PD n’eurent de cesse de se défaire de cette nouvelle étiquette déjà trop encombrante.

Si la gauche n’existe plus en Italie, c’est au fond parce qu’elle a décidé de ne plus exister.

Articles en lien

Aller à la barre d’outils