On a écouté les 16 heures d’enregistrements diffusés par Radiohead pour contrer un hacker

Seize heures et vingt-huit minutes: c’est la durée totale des dix-huit minidiscs dont le contenu a été dérobé à Radiohead et mis en ligne illégalement le 4 juin. Ces archives sonores, compilées par Thom Yorke, le chanteur du groupe sont un bric-à-brac de chutes de studio, jams improbables, enregistrements de balances et concerts, démos, samples et autres ébauches de chansons, mémoire de la période de gestation et de tournée du chef-d’œuvre du quintet d’Oxford, OK Computer (1995 à 1998).

Si le site musical Pitchfork rapporte qu’un mystérieux internaute, Zimbra, a teasé le contenu des minidiscs dès le 26 mai, espérant se faire une fortune sur le dos des fans, on ignore toujours qui a volé les bandes et qui aurait exigé la somme de 150.000 dollars pour en empêcher la diffusion. Depuis le 4 juin, tout circule sur Bittorrent. Y compris un Google doc contributif établissant la tracklist la plus exhaustive possible.

Pendant la semaine qui suivit la mise en ligne, silence radio. Le 11 juin, coup de théâtre: Jonny Greenwood, multi-instrumentiste de Radiohead se fend d’un tweet dont l’objet fait référence à deux personnages de la comédie des frères Cohen, The Big Lebowski, et… à une rançon non honorée: «Au lieu de –trop– se plaindre [de ce vol] ou de l’ignorer, nous publions ces 18 heures sur Bandcamp, au profit d’Extinction Rebellion. Pour les 18 prochains jours seulement. Pour 18 £ [environ 20 €], vous pouvez donc donc découvrir si nous aurions dû payer cette rançon.»

De la piraterie à l’activisme écolo

Voilà surtout comment l’acte d’un hacker intéressé au gain fait les beaux jours d’Exctinction Rebellion, mouvement mondial de désobéissance civile en lutte contre l’effondrement écologique et le réchauffement climatique, grâce à des musiciens désintéressés.

On en attendait pas moins de Radiohead. Leur guitariste, Ed O’Brien, avait déjà affiché son soutien à Extinction Rebellion en mars –quoi de plus normal pour un groupe militant de la première heure de la cause climatique, précieux allié de Greenpeace, Friends of the Earth, 350.org ou encore Pathway to Paris?

Qu’une bonne partie des sessions d’un album titré OK Computer soit piratée fait sourire: les Oxoniens ont vu tous leurs albums fuiter de Kid A (2000) à The Eraser (2006), de Thom Yorke. Ils ont depuis trouvé la parade en tenant secrète les dates de sortie et ont tissé de longue date une «e-relation» de confiance avec leurs fans, en les encourageant à charger sur YouTube des vidéos de concert filmées au smartphone. Et même en leur proposant de télécharger In Rainbows (2007) à prix libre. Une expérience visant à déterminer la valeur d’un album.

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Que valent les Minidiscs [Hacked] ?

En faisant monter les enchères, le hacker a –sans le vouloir– donné un prix à un corpus musical à envisager comme des archives et non une œuvre finie –Thom Yorke et Jonny Greenwood parlent d’un ensemble «pas très intéressant». Pourtant, en 2017, le groupe avait puisé dans la collection de minidiscs de Thom Yorke pour réaliser une mixtape, véritable mine d’or, accompagnant la luxueuse réédition OK Computer OKNOTOK 1997 – 2017. Entre cette mixtape et les Minidiscs [Hacked], pas mal de doublons: une captation du futur single «No Surprises» pendant une séance de balances à Lyon, en avril 1996 (début du MD 112); une démo quatre pistes de «The National Anthem» titrée «Everyone» (MD 120 – 10:05); des samples de bruits bizarres (le buzz d’un frigo)…

Alors, faut-il télécharger ces archives? Oui, si vous aimez à la folie Radiohead (et la planète). Ces bandes de qualité audio et artistiques très contrastées nous plongent dans l’intimité du groupe et permettent de mieux comprendre son processus créatif. Certains passages représentent des documents uniques, tels les enregistrements pros réalisés quand Radiohead faisait la première partie d’Alanis Morissette aux États-Unis (MD 118 – 11:27).

À l’époque, les fans en étaient réduits à lire des live reports pour s’imaginer comment sonnait telle nouvelle chanson. Ils possèdent désormais le Graal mais aussi un objet inécoutable d’une traite –surtout rapporté à la durée idéale d’un album pour Radiohead, soit quarante minutes. A-t-on vraiment envie de s’infliger les seize versions live quasi identiques de la face B «I Promise» ou les mixes alternatifs de l’album aux variations subliminales (MD 126)? Faut-il pousser la dévotion jusqu’à la boulimie? Pour éviter l’overdose, on vous aide à vous y retrouver.

Les versions abandonnées de chansons parues sur d’autres albums

Choisir c’est renoncer. En plus de vingt-cinq ans, Radiohead a souvent renoncé à sortir des singles potentiels qui auraient pu faire du groupe un clone de U2, au grand dam du public et d’EMI (leur ex-maison de disques). «Lift», jamais publiée avant OKNOTOK, en est le parfait exemple. La version figurant sur le MD 126 (deux mixes à partir de 56:25) jouée sur un tempo plus soutenu, sonne fougueuse, électrique. Elle s’inscrit dans la continuité du deuxième album du groupe, The Bends.

«True Love Waits» a connu un sort assez similaire. Entre la première mouture enregistrée lors d’une séance de balances (MD 111 – 15:40) et la version officielle qui clôt le dernier album en date du groupe, A Moon Shaped Pool (2016), vingt ans se sont écoulés. Avec Radiohead, quand on aime, on patiente. Niveau paroles, pas une virgule n’a bougé. Mais, côté arrangement, c’est le jour et la nuit. Sur les MD, tout repose sur un clavier arpégiateur rappelant le groupe américain Grandaddy et la ligne de basse affirmée de Colin Greenwood. À partir de «True Love Waits», Thom Yorke, éternel insatisfait, semble prendre ses distances vis-à-vis de ses ballades les plus premier degré.

Autre ballade sortie en acoustique sur In Rainbows 2, «Last Flowers» se retrouve ici dans une version de travail parfois méconnaissable intitulée «Not All Angels Have Wings». Une des prises (MD 120 – 00:06) évoque autant Blur qu’un thème de la BO du James Bond L’espion qui m’aimait. Au menu du MD 116, ce morceau a été retiré du téléchargement légal pour des questions de droits d’auteur, comme pléthore d’extraits de musiques ou dialogues de films stockés par Yorke: Citizen Kane, Rashômon…

«Motion Picture Soundtrack», dernière chanson de l’album Kid A sur un arrangement pastichant les expérimentations jazz d’Alice Coltrane, a elle aussi failli figurer sur OK Computer. Sur la mixtape OKNOTOK, on avait découvert une bouleversante version piano. On la retrouve ici jouée en groupe (MD 112 – 42:23), sans faute de goût mais moins intense et épurée. A l’époque, si tous les membres du groupe ne trouvent pas leur place sur un titre, ce dernier est la plupart du temps écarté. Sur le disque suivant, les musiciens apprennent à s’effacer. Le guitariste Ed O’Brien se retrouvera souvent au chômage technique, y compris sur «Motion Picture Soundtrack» et «True Love Waits».

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Les musiques reflétant un Radiohead expérimental et… fun

Au sortir de la tournée «OK Computer» (1997 – 1998), Radiohead, submergé par le succès, se désolidarise de cet album trop parfait, contraignant à rejouer en live à la note près, éprouvant sur un plan émotionnel… Or, s’il y a un enseignement à tirer de Minidiscs [Hacked], c’est que cette collection dévoile un Radiohead plus humain: un groupe qui tâtonne, quitte à se planter. Loin de l’image misérabiliste qui leur colle à la peau, les Anglais s’amusent et se vannent. Que dire de «Karma Police» version dub (MD 119 – 12:57)? Hormis la passion de Jonny Greenwood pour le reggae, cette version sonne tout sauf radioheadesque. Plus inattendue encore, la présence de compos pop naïves comme celle baptisée «Hurts To Walk» (MD 2 – 52mn) par un fan sur la tracklist contributive, où Yorke chante: «Je suis fier de mes vêtements funky».

Cela n’empêche pas le quintet de développer un goût plus prononcé pour l’expérimentation –les étiquettes des MD mentionnant les compositeurs Stockhausen ou Morricone ne trompent pas. Pour la sublime face B «A Remider», Thom Yorke se lance dans une série de prises de voix en pleine nature, vent de force 5 dans la figure (MD 128 – 01:10). Plus inattendu, un sample d’ambiance capté dans le métro de Prague, fondu dans le paysage sonore de cette chanson futuriste et rêveuse, termine réinjecté dans une piste minimaliste (MD 114 – 11:00) préfigurant les chemins de traverse electro qu’emprunteront Radiohead et son leader quelques années plus tard.

Les ébauches inconnues de chansons mythiques

On n’ira pas jusqu’à comparer les bribes de chansons mythiques émaillant les Minidiscs [Hacked] aux travaux préparatoires de Picasso pour Guernica mais pas loin. Thom Yorke n’a pas pondu une douzaine de chefs-d’œuvre du jour au lendemain. Ses carnets reproduits dans OKNOTOK prouvent qu’il passe plutôt son temps à noircir des centaines de pages pour finir quelques couplets.

Il en va de même pour la mélodie d’«Exit Music (for a film)». La chanson commandée pour le générique de fin du Roméo + Juliette (1996) de Baz Luhrmann porte des noms différents sur plusieurs étiquettes des MD: «Poison Lake» ou «No Tomorrow». Très rock et déroutante, elle est souvent enchaînée à Life In A Glass House – chanson finale d’Amnesiac (2001) –si bien qu’on se demande si ces deux titres ne formaient pas au départ une seule et même chanson (MD 111 – 00:00 ; MD 112 – 15:47). Les paroles recoupent certaines lignes des carnets OKNOTOK et semblent directement faire référence aux scènes finales de Roméo + Juliette : «Get away, I’m no good, I am poison / leave me be / […] there’s no tomorrow» («Va-t’en, je suis mauvais, je suis un poison / laisse-moi tranquille / (…) il n’y a pas de lendemain»).

Idem avec «Airbag». On assiste aux mues successives du morceau ouvrant OK Computer sur les MD 111, 112, 114, 117, 120 et 124. De répétition en répétition, la section rythmique s’éloigne de patterns convenus à la «[Nice Dream]», sur The Bends, pour jouer de plus en plus syncopé. Les guitares s’affinent et la structure du morceau se complexifie. Radiohead apprend à sculpter son propre son.

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Les trois meilleures démos acoustiques inédites

Les Minidiscs [Hacked] sont truffés de démos jouées sur une guitare acoustique pas toujours très juste: plus de trente au total, enregistrées par Thom Yorke chez lui, dans des chambre d’hôtel et autres lieux de passage. On l’imagine, carnet sur les genoux, tentant de faire entrer ses paroles dans telle grille d’accords trouvée dix minutes plus tôt. Ces inédites à profusion devraient constituer le véritable intérêt des MD. Sur Twitter, Geoff Barrow de Portishead reste bouche bée devant une telle quantité de démos.

On le rassure: il reste beaucoup de déchets dans ces works in progress parfois enregistrés sur dictaphone, telle la prometteuse «Boggle Eyes» (MD 115 – 45:35), à l’arpège proche de No Surprises. Mais aussi quelques perles.

«333 Ride a Pony» (MD 112 – 08:38) n’est pas sans évoquer la mélancolie et le lyrisme de «The Unbelievable Truth», l’ancien groupe du petit-frère de Thom Yorke qui sortit son premier album en 1998, un an après OK Computer.

Plus proche musicalement des R.E.M., groupe avec lequel Radiohead a tourné durant ses années d’apprentissage, «Our Guarantee To You» (MD 117 – 00:10) déroule des paroles ironiques à propos d’un service client irréprochable. Très enlevée, la chanson s’inscrit dans une critique de la société de consommation faisant le sel d’OK Computer: hotline, possibilité de laisser des commentaires sur une page produit… La totale !

Perdue au milieu de cette multitude de chansons à la guitare, une ballade romantique au piano sans titre (MD 127 – 21:02), aux vocalises déchirantes, où l’on croit distinguer les mots «tomorrow night in Paris». À classer quelque part entre «Fog (Again)» et une autre Face B: «How I Made My Millions» concluant le disque 2 d’OKNOTOK. On l’écoutera en boucle «jusqu’à ce qu’on s’en lasse», comme écrit Thom Yorke sur la page Bandcamp des Minidiscs [Hacked].

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