Paris, la reine des Neiges passe à l’attaque

On parle d’embouteillage du siècle! Avec plus de 700 km de bouchons sur les routes, Paris vit de jours de blancheur romantique et retrouve l’apparence d’un village de montagne emmitouflée dans de duveteuses couvertures.

​Un seul vendeur a planté sa tente sur le marché du mercredi, vidé de tous ses habitués. La ville tourne au ralenti. Les rares voitures glissent comme dans un rêve, comme des cygnes à la surface immobile de l’eau. Hypnotisées par le spectacle lithographique d’une nudité des grands Sophoras, soulignées par la neige, elles se transforment en vaisseaux fantômes, en calèches d’elfes ensorcelés par le givre… Jusqu’à disparaître entièrement des rues parisiennes, pour la joie des plus intrépides amateurs de vélo, comme notre régisseur son!

Le tableau de l’extrême fait ressortir les personnalités. Les uns lancent un défi à l’intempérie et avancent équipés comme pour une improbable traversée du col du Grand-Saint-Bernard, moon-boots aux pieds et invraisemblable bonnet vissé sur la tête. D’autres ressemblent à de fragiles danseuses, enchaînant de délicats pas de dance «oh, non! n’est-ce pas le prince charmant que j’aperçois au loin? Marchons comme si je ne le voyais pas encore».

​Les troisièmes font penser aux chats, méprisant et hautains, qui abandonnant un coin chaud près du feu pour toucher d’une patte insolente cette blanche froideur. Une similitude frappe brusquement: la démarche de toutes les mères avec leurs mômes en poussette évoque irrésistiblement l’image d’Américains d’une petite ville provinciale, qui poussent avec acharnement leur tondeuse sur la pelouse…

Des passants suivent avec circonspection d’étroits sentiers, dégagés sur les trottoirs parisiens. On retrouve le sourire et la bienveillance des petits villages, «bonjour»- «bonjour»- «laissez-mois vous aider»- «faites attention»- «que c’est beau, quand même» Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas autant souri, l’air ébahi, aux inconnus, que l’on n’avait pas partagé une joie pure et enfantine devant ce spectacle d’univers sans tache.

​Tout nous plonge dans l’enfance… Avançant péniblement dans la neige, on se rappelle le descriptif le plus ésotérique qui soit d’une tempête dans le royaume de la Reine des Neiges d’Andersen:

​«Le froid était tel que Gerda pouvait voir sa propre haleine, qui, pendant qu’elle priait, sortait de sa bouche comme une bouffée de vapeur. Cette vapeur devint de plus en plus épaisse et il s’en forma de petits anges qui, une fois qu’ils avaient touché terre, grandissaient à vue d’œil. Tous avaient des casques sur la tête; ils étaient armés de lances et de boucliers. (…) Ils attaquèrent les terribles flocons et, avec leurs lances, les taillèrent en pièces, les fracassèrent en mille morceaux.» Ils seraient bienvenus, ces fantassins dans la bataille contre l’enneigement record des routes franciliennes.

Mais cette neige, ce désastre citadin et malheur des services communaux, a réveillé —ne serait-ce que pour une journée- un talent de contemplation et une âme enfantine dans chacun des Parisiens.

Saura-t-on les garder?

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