Peut-on être végétarien et regarder «Top Chef»?

J’en connais qui attendent impatiemment le Père Noël, le festival de Cannes ou le retour de la Champions League. De mon côté, les événements qu’il me tarde le plus de retrouver chaque année se nomment «MasterChef» et «Top Chef». Si la première n’a plus de version française depuis le bide de la saison 5 (débarquée de la grille de TF1 au bout d’une poignée d’émissions pour être diffusée en toute confidentialité sur NT1), sa version américaine menée par Gordon Ramsay reste un spectacle de haute volée. Quand à la seconde, la chaîne américaine Bravo en a fait son programme phare et en diffuse actuellement la saison 15, tandis que M6 vient de lancer une neuvième saison dont les premiers résultats sont considérés comme satisfaisants.

En cas de semaine pourrie, la perspective de pouvoir découvrir un prochain épisode de mes concours culinaires favoris me permet de sortir la tête de l’eau et de trouver un second souffle. Cela fait neuf ans que la version française de «Top Chef» m’aide à passer l’hiver. Ne me jugez pas.

Ne me jugez pas?

Il y a deux ans et une poignée de jours, je suis devenu végétarien. Pour tout un ensemble de raisons, le carnivore en moi avait presque inconsciemment réduit sa consommation à peau de chagrin depuis quelques temps. En février 2016, j’ai fermé les vannes de façon définitive. Aujourd’hui, je vais bien, je n’ai pas de carences, je prends toujours autant de plaisir à manger… et à regarder «Top Chef».

L’incohérence n’est pas anecdotique. Je n’ai pas mangé de ris de veau ni de souris d’agneau depuis plusieurs années, je refuse qu’on élève et qu’on tue des animaux pour les mettre dans mon assiette, et pourtant je continue à frémir devant la cuisson parfaite d’un lieu jaune et à croiser les doigts pour qu’un croque-monsieur revisité donne pleinement satisfaction au chef chargé de le goûter.

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Si on «sublime» le produit, c’est permis?

Renseignements pris, je suis loin d’être le seul dans ce cas.

«Je regarde ça comme un sport, m’explique Diane, végétarienne depuis plusieurs années. Tout comme j’arrive à traverser le rayon boucherie de mon supermarché sans avoir envie de vomir ou à dîner avec des gens qui mangent de la viande, je n’ai pas de problème avec le fait de regarder des candidats et des candidates tenter de sublimer un filet de poisson.»

Le mot «sublimer» fait souvent sourire, à raison sans doute, mais chez Diane, il n’est pas anodin: «Ça ne fait sans doute pas de moi une végétarienne très respectable, mais je crois que c’est un tout petit peu moins grave de tuer un animal si c’est pour en tirer une assiette digne d’un restaurant étoilé que si c’est pour en faire des nuggets industriels.»

Journaliste pour UsbekRica et spécialiste des questions liées à la condition animale, Camille Brunel explique:

«Cela s’appelle la dissonance cognitive. Si tu avais encore en tête le canard qui s’est fait buter pour qu’on cuise son cadavre, tu ne pourrais rigoureusement pas applaudir ladite cuisson. Tu te dirais juste “putain, ils ont encore fait cramer un oiseau alors qu’ils auraient pu cuisiner avec autre chose”. C’est évidemment une relique du spécisme dans lequel nous avons baigné pendant l’écrasante majeure partie de notre vie: on nous a appris à hurler devant un chien, un humain ou un dauphin carbonisé, on serait même tristes s’il s’agissait d’un perroquet ou d’une cigogne, mais comme c’est qu’un canard, hop, on applaudit.»

Pas extrêmement militant dans ma façon d’aborder le végétarisme (qui constitue avant tout pour moi une façon plus saine de m’alimenter ainsi qu’un geste écologique), je fais également partie de ces personnes qui tolèrent qu’on cuisine de la viande sous leurs yeux. Les plats obtenus me font beaucoup moins envie qu’avant (voire pas du tout), mais je n’ai pas perdu ma capacité à juger de leur harmonie et de la satisfaction qu’ils devraient apporter (ou non) aux membres du jury. Chaque mercredi soir, sur le canapé conjugal, ce sont les mêmes questionnements qui reviennent à chaque plat envoyé, sous forme de jeu: «Et ce plat, il te fait envie? Et ce type de viande, ça te manque?».

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Le but n’est pas de se torturer, mais d’évaluer à quelle distance nous nous trouvons du monde des carnistes. D’observer notre propre mémoire, aussi. Après deux ans sans viande, mes souvenirs sont étrangement contrastés: j’ai l’impression de me souvenir parfaitement de certaines textures ou de certaines saveurs, mais tout finit par s’embrouiller dans ma tête, comme lorsqu’on oublie peu à peu un visage. Une émission comme «Top Chef» me permet de voir où j’en suis.

Shoot de spécisme

Camille Brunel voit deux raisons principales qui peuvent expliquer ce qu’il appelle «un petit shoot de spécisme»:

«Il y a d’abord la conscience écolo qui dit: “oui mais les canards ne sont pas en voie de disparition”, et qui rend plus supportable le fait d’en voir un finir dans une assiette. Mais pour beaucoup de personnes végétariennes, c’est aussi une question de stratégie: pas envie de me marginaliser en pleurant pour ce canard, donc j’applaudis et je me dis que si j’arrive à montrer aux gens qu’on peut être végétarien et toujours kiffer “Top Chef”, alors j’aurai plus de chances de les convaincre de devenir végétariens. C’est ce qu’on appelle l’altruisme efficace, quand tu te retiens d’être lourd et que tu laisses passer quelques imperfections en te disant que dans certaines situations, l’indulgence aura plus d’impact que l’intransigeance. Mais c’est quand même un dosage extrêmement subtil.»

Végétarienne depuis 2009, Yasmine assume son intransigeance et n’imagine pas continuer à regarder des émissions comme «Top Chef»:

«Autant je peux supporter que les personnes avec qui je dîne au restaurant commandent de la viande, autant je n’ai pas envie de voir qui que ce soit cuisiner tout ça. La viande, c’est de l’animal mort, et je ne vois pas l’intérêt d’assister en prime time à des séances de découpe et de cuisson. Ça me fait du mal, ça me dégoûte et ça ne me donne absolument pas faim, au contraire. Le jour où les chaînes proposeront un concours de cuisine végétarienne, je serai devant mon poste. Mais là, c’est juste inconcevable.»

Demander à une végétarienne de plonger un crabe dans l’eau bouillante

S’il est hautement improbable qu’une chaîne française finisse par proposer un programme purement végétarien à une heure de grande écoute, on peut toutefois noter les efforts effectués par M6 pour augmenter peu à peu le nombre d’épreuves sans viande. Dessert à base de légumes, plat mettant en valeur l’oignon ou le chou-fleur pour le chef Christian Le Squer, assiette végétale préparée chez Marc Veyrat: en trois émissions, les épreuves végétariennes ont fleuri plus que jamais. Pour autant, «Top Chef» ne semble pas près de proposer une saison entière sans viande (comme ce fut le cas de la saison 4 de «Masterchef Inde», en 2015).

À l’heure actuelle, les chefs et les cheffes restent dans l’impossibilité de pratiquer une cuisine purement végétarienne dans ce genre de concours. Des thèmes plus généraux, ou plus abstraits, permettraient peut-être de s’en sortir par des pirouettes ou de donner à penser la cuisine autrement; mais lorsque le but d’une épreuve est de cuisiner le lieu jaune (comme ce fut le cas dans l’un des défis lancés par Christian Le Squer), il n’existe pas de tour de magie permettant de proposer une version sans poisson…

Certaines émissions semblent même prendre un malin plaisir à pousser candidats et candidates jusqu’au dégoût. Ce fut le cas plusieurs fois en France, notamment lors d’épreuves à base d’abats. Mais l’exemple le plus criant est celui de Hetal Vasavada, candidate de la saison 6 du «MasterChef» américain. Ouvertement végétarienne, elle fit tout pour gagner le concours, y compris cuisiner de la viande lorsque c’était imposé; simplement, elle était handicapée par le fait de ne pouvoir goûter ses propres plats.

Durant cette sixième saison, on lui demanda notamment de plonger un crabe dans une marmite d’eau bouillante, ce qu’elle finit par faire sous la pression faussement bienveillante de Gordon Ramsay; dans un autre épisode, on lui colla une tête d’agneau entre les mains, avec pour mission d’en tirer un plat trois étoiles. Le rapport entre viande et animal mort devient alors difficile à nier, a fortiori quand la production d’une émission emploie des pratiques proches de celles d’un bizutage.

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Pour la petite histoire, Gordon Ramsay s’est récemment dit «allergique aux vegans», et a toujours fait des blagues absolument hilarantes à base de «je planque du jambon dans la pizza d’un végétarien». Tant qu’il sera à la tête de «MasterChef», on doute que le programme évolue dans le bon sens.

Serrant les dents et refusant d’abandonner (était-ce le bon choix ?), Hetal Vasavada termina finalement sixième du concours, éliminée à cause… d’un simple plat de pâtes.

No steak

Reste que la viande occupe désormais une place plus raisonnable dans ce genre de concours, et que de nombreuses personnes végétariennes s’en accommodent. En revanche, chez les vegans, c’est évidemment plus compliqué. Journaliste aux Inrockuptibles et auteur de l’essai V comme vegan, Théo Ribeton le confirme:

«On ne peut pas avoir pour principe de faire la promotion du véganisme et de dénoncer la consommation de viande de façon régulière, et mettre ça de côté pour profiter d’une émission où elle est centrale.

 

Quand à l’inverse on est comme moi d’une école non-militante, de l’ordre du choix personnel, et qu’on a dans l’esprit l’idée de vivre dans un monde certes évoluant mais toujours carniste, regarder “Top Chef” ne me pose pas plus de problème que de dîner avec des omnivores.»

Théo Ribeton estime même que des émissions comme celle-ci ne peuvent même pas être accusées de donner envie de cuisiner et de manger de la viande:

«Apprendre des recettes, ou ne serait-ce que s’en inspirer pour cuisiner chez soi sont des motivations très secondaires chez les millions de gens qui regardent des émissions de cuisine ou des vidéos Youtube. C’est un truc de strict plaisir des yeux.» 

On connaît effectivement peu de personnes qui se sont réellement mises à la cuisine après avoir regardé ce genre de concours. «On fait donc un mauvais procès en prêtant à ces émissions un impact sur les volumes de viande consommés», conclut-il.

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J’ai beau me tenir aux premières loges à chaque nouvelle saison de «Top Chef» ou de «​​​​​Masterchef», je ne sais pas si je serai encore devant mon poste dans cinq ou dix ans si ces programmes continuent à être diffusés.

C’est comme le fumet du sandwich au jambon de mon voisin de train. Pendant mes premiers mois de végétarisme, il me mettait l’eau à la bouche. Ensuite, il s’est mis à m’indifférer. Aujourd’hui, il n’est pas loin de me dégoûter. Arrivera peut-être le jour où je ne pourrai plus me passionner pour un concours que l’on ne peut gagner qu’en snackant des gambas et en les accompagnant de lard de Colonnata.

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