Quand Berlin se souvient aussi des bourreaux du nazisme

Le Führerbunker se voulait indestructible et il a en grande partie réussi. La preuve. Les Soviétiques ont voulu le faire sauter en 1947. En vain. Le gouvernement de la République démocratique allemande s’y est essayé à son tour en 1959. Sans plus de succès. Redécouvert en 1990 et cette fois-ci partiellement détruit, ce complexe souterrain, qui relie en fait deux bunkers, sombre de nouveau dans l’oubli.

Ce n’est qu’en 2006, que la ville, qui redoute plus que jamais de voir le site se transformer en lieu de pèlerinage néo-nazi, se résout malgré tout à installer un panneau explicatif pour signaler son emplacement. Si rien n’a changé depuis, on peut désormais visiter le refuge souterrain où Hitler passa ses derniers jours en 1945. Comment est-ce possible? Il ne s’agit en fait que d’une reconstitution réalisée par le «Berlin Story Bunker» dans un abri aérien, près de Anhalter Bahnhof et la Potsdamer Platz. La scénographie a été conçue de façon minimaliste mais efficace: une horloge (pour symboliser le compte à rebours), une bouteille d’oxygène (pour exprimer la sensation d’étouffement), un portrait de Frédéric II de Prusse (histoire de rappeler que même les monstres ont des modèles) et une statuette d’un chien de berger (symbole de la brutalité nazie)… 

Le musée d’Hitler?

Rien de spectaculaire mais la polémique était aussi prévisible qu’inévitable. D’autant qu’Ingo Mersmann, à l’origine du projet, avait déjà fait parler de lui en annonçant la reconstitution de la dernière cachette d’Oussama Ben Laden. Depuis ce personnage sulfureux a disparu du paysage.

À la tête de l’association qui gère le musée depuis son ouverture en 2017, l’éditeur Enno Lenze et l’historien Wieland Giebel se sont défendus de vouloir créer un «Hitlerland», expliquant qu’«en règle générale (sic), les néo-nazis ne veulent pas voir où Hitler est mort». Wieland Giebel a simplement motivé la reconstitution du bunker par la volonté de montrer «l’endroit où les crimes se sont achevés, où tout s’est achevé» tandis que son associé, Enno Lenze, brisait symboliquement un buste en argile d’Hitler avant l’ouverture du musée.

Reconstitution du bureau d’Hitler | Tobias Schwarz / AFP

Une affaire de gros sous? Peut-être. Cela dit, il est peu probable que le «Berlin Story Bunker» devienne jamais un lieu d’affluence. Les groupes de visiteurs sont limités à trente et le prix d’entrée à douze euros s’avère relativement dissuasif. L’historien et le journaliste se sont par ailleurs employés à multiplier les précautions en termes de scénographie. Pour voir le bunker d’Hitler, il faut d’abord emprunter un long itinéraire pédagogique, se confronter à une masse impressionnante de témoignages et de textes pour tenter de comprendre «comment cela a pu arriver».

Et pour que le lieu ne devienne pas rapidement le «musée d’Hitler», ses concepteurs ont choisi de l’appeler le Berlin Story Bunker en proposant un second itinéraire axé sur l’histoire de la ville (quitte à créer un doublon de «The Story of Berlin» qui, lui aussi, se termine par la visite d’un abri souterrain). Enfin, ultime précaution, les photographies ont été interdites.

Subsiste malgré tout une question: qu’apporte la reconstitution du bunker d’Hitler? Et le musée aurait-il attiré 20.000 visiteurs en deux mois s’il ne présentait que des panneaux explicatifs sur l’histoire de Berlin et du nazisme?

À LIRE AUSSI On a retrouvé le télégramme qui a précipité le suicide d’Hitler

«Topographie de la Terreur», à la fois intelligent et émouvant

L’initiative est d’autant plus difficile à justifier qu’un autre site est déjà consacré aux crimes nazis: «Topographie de la Terreur». Ouvert en 2010, ce musée s’élève au-dessus des anciennes caves de la Gestapo, vestiges de l’ancien quartier général de la police secrète nazie et des SS. Situé sur une friche, l’ensemble conserve de manière intentionnelle cet aspect. À la différence du «Berlin Story Bunker» qui procède d’une reconstitution, il est l’un des très rares musées-mémoriaux situé sur un lieu clé de la période nazie. La partie extérieure relate la conquête du pouvoir par le national-socialisme, les méthodes de propagande, l’organisation du parti et de ses organes. L’intérieur comporte une exposition sur la SS, ainsi qu’une exposition temporaire, une bibliothèque et des films documentaires. Ici, pas de témoignages de ce que fut la vie du monstre. Et pourtant, Tripadvisor classe le musée en 8e place sur 915 des «choses à voir, à faire à Berlin».

«Et dire que de nombreux partis d’extrême-droite ont le vent en poupe en Europe…»

Avis anonyme d’un visiteur du musée

Les raisons de ce succès? Le sérieux de la démarche, sa capacité à concilier pédagogie et émotion. Sur Tripadvisor, les internautes sont unanimes pour saluer une performance qui consiste à dénoncer sans jouer sur la fascination malsaine: «on apprend beaucoup de choses. Et on est toujours émus»«magistral, sans voyeurisme, sans pathos», «très sobre et les textes accompagnant les photos sont très clairs»; «un parcours construit autour de l’Histoire bien sûr mais aussi parsemé d’histoires personnelles poignantes, de vidéos et audios… À ne pas manquer»«on sort de l’expo troublé et plus encore, un peu KO»; «tout est en retenue et il est passionnant de voir défiler des classes de jeunes européens»; «et dire que de nombreux partis d’extrême-droite ont le vent en poupe en Europe…».

Tentation de l’oubli, désir d’innocence

Emmanuelle fait part de son «respect pour cette exposition qui retrace un moment de l’histoire allemande peu glorieux». Un point de vue partagé par Didier: «Les Allemands nous donnent là une preuve de courage face à leur passé.» De fait, «Topographie de la Terreur» n’est pas seulement une réussite magistrale, c’est aussi un véritable revirement de ce qui fut pendant longtemps la politique commémorative de Berlin. Comme le souligne un autre internaute, «Berlin accepte maintenant de revenir sur ce douloureux passé et le fait avec intelligence et sobriété. L’Allemagne a réussi son examen de conscience».

Une femme devant des photographies du chef SS Himmler | John MacDougall / AFP

Il faut dire que jusqu’en 2010, la ville avait la mémoire pour le moins sélective. Si un musée de la Stasi a ouvert dans les anciens locaux du ministère de la Sûreté de l’État de RDA, le bunker construit en 1942 par Albert Speer, architecte en chef du parti nazi, situé au cœur du vieux Berlin, aurait été un lieu tout désigné pour accueillir un musée du nazisme. Il aura finalement servi de discothèque au lendemain de la chute du mur avant de se métamorphoser en fondation contemporaine très chic et très tendance… Comme si le passé du lieu n’avait aucune importance, et les symboles aucune valeur. Chargé de réaménager en partie la Potsdamer devenue au lendemain de la guerre un immense trou béant immortalisé par les Ailes du désir de Wim Wenders, l’architecte italien Renzo Piano, dans son livre autobiographique La désobéissance de l’architecte, regrette cette volonté d’oubli:

«Si Berlin était un livre d’histoire, il y aurait beaucoup de pages déchirées. […]. Après la guerre, la Postdamer était un désert. Sur certaines photographies d’alors, on voit bien qu’on aurait pu reconstruire les maisons où elles étaient. Il suffisait de relever les murs, de rouvrir les rues, je ne dis pas que ça aurait été le Berlin d’autrefois, mais Berlin tout de même avec ses rues et ses places. C’est le désir d’innocence des Allemands qui a fait ce désert, ce grand “trou noir”. Ils ont voulu effacer, oublier.» 

Un rapport névrotique au passé qui ne date pas d’hier

Inutile de forcer le trait: si Berlin conserve peu de souvenirs de la période nazie, ce n’est pas toujours par volonté délibérée d’effacement systématique des souvenirs les plus dérangeants. C’est surtout parce que le pilonnage des alliés a rasé la plus grande partie du centre historique mais aussi parce que Hitler a beaucoup détruit en vue de poser les fondations d’un nouveau Berlin. À ses yeux, la capitale n’incarne pas seulement une résistance forte à l’idéologie national-socialiste. Elle est le lieu du vice, du cosmopolitisme, de la contestation, de l’individualisme, de la société de consommation, de la modernité, autant de valeurs honnies par une bourgeoisie provinciale et conservatrice. La ville qu’il découvre pour la première fois en 1925 lui apparaît comme un «épouvantable désert minéral au parfum et à la chair de femme, qui se donne en spectacle sans vergogne» et où la «racaille internationale» se retrouve au café Unter der Linden.

Admirateur d’Haussmann, Hitler rêve d’effacer cette ville pour y construire une nouvelle capitale en mesure de surpasser Paris et Rome, quitte à faire table rase du passé prussien auquel le IIIe Reich entend pourtant se rattacher. Véritable délire mégalomaniaque, Germania prévoit une voie triomphale deux fois plus longue que les Champs-Élysées, un arc de triomphe deux fois plus haut que celui de l’Étoile, une coupole de la Maison du Peuple deux fois plus élevée que celle de Saint Pierre de Rome et, pour faire bonne mesure, une place conçue pour accueillir un million de personnes. L’ampleur démentielle du projet et la guerre laisseront ces visions à l’état de projet.

À LIRE AUSSI Germania, la capitale rêvée par Hitler à la place de Berlin

À la fin du conflit, la division de l’Allemagne et la confrontation des deux blocs séparent la ville. Tout le monde connaît l’histoire, inutile d’y revenir. À Berlin Est, qui correspond au centre-ville historique, le régime communiste profite de la reconstruction pour régler ses comptes avec l’ancien régime prussien en rasant le château de Berlin (bientôt remplacé par un «Palais de la république») et la Bauakademie de Schinkel (à l’emplacement de laquelle est édifié le ministère des Affaires étrangères de RDA). La statue équestre du roi Frédéric II de Prusse est déboulonnée. La destruction de ce qui reste des bâtiments nazis, en revanche, ne fait pas partie des priorités du nouveau régime. La démolition des deux Chancelleries, l’ancienne et la nouvelle, ne fait qu’achever le travail des bombardements. Après avoir été débarrassés de leurs aigles et de leurs croix gammées, les bâtiments encore debout sont réaffectés, renommés et redécorés. Leur conservation rappelle le sens de l’histoire. Le nazisme appartient au passé, le communisme a vaincu et, face au capitalisme, il vaincra encore.

Affiche représentant la Potsdamer Platz ravagée en 1945 | John MacDougall / AFP

Une lecture confiante dans la marche du temps s’accommode fort bien de la préservation de ce qui a été épargné par la guerre. La constitution de la République démocratique allemande (RDA) est ainsi proclamée dans l’enceinte du ministère de l’Air du IIIe reich. De la même façon, le ministère de l’Intérieur de la RDA s’installe dans l’ancien siège de la Reichsbank avant que le bâtiment ne soit rénové et sécurisé pour accueillir le comité central du parti. Il ne vient à l’idée de personne de raser le stade des Jeux Olympiques de 1936 (où Hitler refusa pourtant de serrer la main de Jesse Owens, sprinter noir quatre fois médaille d’or) et encore moins de reconstruire l’aéroport de Tempelhof ou encore le complexe administratif de la Fehrbelliner Platz.

Mur: de la chute à la disparition

Construit en 1961, le «mur de protection antifasciste» cède sous la pression de la rue en 1989. En 1991, Berlin redevient la capitale de l’Allemagne réunifiée. Peu de temps après le départ des troupes russes, le travail d’élimination du passé commence. En 1999, le Reichstag redevient le Reichstag, celui d’avant la machination de Goering et l’incendie de 1933. De l’ère communiste, il subsiste aujourd’hui peu de signes visibles. Les monuments qui datent de cette époque sont le Bâtiment du Conseil d’État construit de 1962 à 1964, la tour émettrice de signaux de télévision Fernsehturm inaugurée en 1969, des blocs d’immeubles, voire des avenues entières, marqués par l’architecture soviétique, à la façon de la Karl-Marx-Allee ou de Prenzlauer Berg sans oublier le Mémorial d’Honneur Soviétique dans le parc de Treptow et l’ancien QG de la Stasi, tout proche de la station de métro de Lagdalenstrasse.

La Fernsehturm dans le brouillard, vestige du Berlin communiste | John MacDougall / AFP

Les bâtiments continuent de se réincarner. Le bâtiment du ministère de l’Air du IIIe reich, devenu «Maison des ministères» sous l’ère communiste, devient le ministère fédéral des Finances. Après avoir abrité le comité central du parti communiste, le bâtiment de la Reichsbank accueille le ministère fédéral des Affaires étrangères. Cet immeuble où furent centralisés des biens juifs spoliés stocke une partie des réserves en or de l’État allemand, sans provoquer d’émoi particulier. Quant au Stade olympique conservé par les communistes, il est restauré pour accueillir le Mondial en 2006 tandis que l’aéroport Tempelhof devient un immense parc. La plupart des rues, elles, ont été rebaptisées. Depuis la prise de pouvoir des nazis, c’est une habitude. À l’exception de la statue de Marx (figuré en compagnie d’Engels sur le parvis de l’hôtel de ville) et l’énorme buste d’Ersnt Thälmann (dirigeant communiste des années 30 mort à Buchenwald), les statues de Lénine qui ornaient les carrefours ont fini dans les décharges ou sur les étalages des brocanteurs. 

La Karl-Marx-Allee aujourd’hui | Christof Stache / AFP

Quant au mur, il s’est tout simplement évanoui. Dès 1989, les marteaux-piqueurs se sont attaqués aux 155 km de béton qui entouraient Berlin Ouest. Le mur a disparu du centre-ville en novembre 1990, et le reste en novembre 1991. Au total, il a été physiquement détruit à peu près partout. Il n’en reste plus que quelques pans conservés aux abords d’édifices publics, dans des musées ou vendus comme tels dans les boutiques de souvenir. Des 302 miradors, il n’en reste plus que cinq. Du haut de la tour-observatoire qui fait face au morceau de mur sauvé par le pasteur Fischer, le rédacteur du guide du Routard consacré à Berlin ne peut s’empêcher de faire part de sa déception:

«La vision du paysage peut frustrer ceux qui ne comprennent pas pourquoi, par exemple, sur les 50.000 personnes qui ont tenté la fuite, seulement un dixième a réussi. On se rend difficilement compte à présent de l’importance du dispositif performant qui avait été installé sur le terrain.»

Nostalgie de la Prusse

Le palais de la République –qui abritait l’ancien parlement est-allemand– est à lui seul tout un symbole. Fermé dès 1990 en raison de la présence d’amiante, le parlement vote sa destruction en 2003. Cette décision provoque l’émoi d’une partie de la population. À la suite de la sortie du film Good Bye, Lenin! de Wolfgang Becker, l’artiste norvégien Lars Ramberg installe sur le toit du Palais des lampes au néon de plus de six mètres de haut écrivant le mot «ZWEIFEL» (doute). Le débat ne porte pas seulement sur la destruction de l’édifice mais aussi sur le bâtiment qui doit le remplacer: le château de Berlin qui existait à cet emplacement avant que les communistes ne décident de le raser. 

À LIRE AUSSI Mur de Berlin: J’ai la mémoire qui flanche

Comme pour effacer définitivement toute la période comprise entre la république de Weimar et la chute du mur, il est même envisagé que les travaux soient l’occasion de se débarrasser de la statue toute proche de Marx et Engels. En 2012, le ministre fédéral des Transports, de la Construction et du Développement urbain suggère qu’elle soit transférée au cimetière de Friedrichsfelde, où estime-t-il, les deux figures historiques «seront mieux là-bas. C’est une sorte de centre pour les restes du socialisme». Confirmant que la politique de l’oubli n’est plus de mise, le ministre SPD du Développement urbain au gouvernement local de la Ville-État de Berlin s’y oppose fermement:

«Le mémorial est un témoin important des temps passés et appartient à l’histoire de la ville, estime Michael Müller. L’idée de déplacer le mémorial Marx Engels à Friedrichsfelde est aussi ahurissante que le serait d’oublier notre propre histoire. Berlin est une ville ouverte, où le château et le mémorial peuvent cohabiter.»

Berlin ou la tentation de l’oubli… On se souvient de la fameuse phrase de Kundera dans son chef d’œuvre La plaisanterie: «Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés». L’histoire récente de Berlin montre combien cette réalité est plus complexe encore. Le déni ne concerne que les bourreaux. La mémoire voue, quant à elle, un culte aux victimes. Mais des victimes sans bourreaux, sans coupable, sans désignation du Mal. Comme d’autres villes marquées par la Seconde Guerre mondiale, Berlin s’est d’abord revendiquée comme une cité martyre du XXe siècle. Ce que la ville a effacé par touches successives de son passé totalitaire, elle l’a compensé par une multitude de mémoriaux et de musées dédiés à la mémoire des victimes de la Shoah ou des bombardements comme si l’effacement de la figure du Mal devenait concevable et admissible pour peu qu’elle s’accompagne d’une exaltation sans limite de ses conséquences. 

Une des rares portions du mur encore existante | John MacDougall / AFP

En ouvrant enfin un musée du nazisme en 2010 puis en refusant de déplacer la statue de Marx et Engels en 2012, Berlin a finalement décidé de ne plus faire preuve de mémoire sélective. De l’avis général, elle le fait avec la retenue et l’intelligence digne d’un pays qui regarde désormais son histoire en face. Cela n’empêche pas des initiatives moins utiles ou plus contestables comme le Führerbunker. Mais cette politique courageuse semble être la seule réponse possible face à la tentation de l’oubli ou du relativisme qui voudrait qu’il puisse exister des victimes sans coupables. D’ailleurs, à quand un musée de la collaboration à Paris?

Articles en lien

Aller à la barre d’outils