Quand véganisme et féminisme riment avec extrémisme

Toutes les idéologies sont mortifères, toutes possèdent en elles ce venin qui fait que, quelle que soit la cause défendue, sa justesse, sa noblesse, sa parfaite honorabilité, il arrive toujours un moment où l’on bascule du simple militantisme à une radicalité de la pensée au nom de laquelle on se permet de distribuer les bons et mauvais points, de tracer la ligne de partage entre les purs et les impurs, de déclamer qui a raison et qui a tort.

Pour les militants les plus ardents, les plus sincèrement dévoués à défendre une cause qui leur apparaît comme l’acmé de la vertu, les plus exaltés dans la pratique de leur engagement vécu bien souvent comme un acte de véritable foi, il ne saurait exister de zones d’ombre, d’incertitudes dans l’action, d’atermoiements à l’heure de la prise de décision: soit vous êtes avec eux, et vous devez alors l’être entièrement, obstinément, férocement, l’être au point de perdre toute qualité d’analyse, d’abandonner toute velléité de penser par vous-même, de renoncer à toute individualité; soit vous êtes contre eux.

Pas de quartier, pas de demi-mesure, pas de circonstances atténuantes!

À titre d’exemple, lorsque vous vous prétendez végane, vous devez l’être entièrement, vous devez l’être en chaque occasion de votre vie, vous devez l’être du matin au soir, du soir au matin, dans une sorte d’absolu de la pratique qui ne pourrait souffrir d’aucun manquement, d’aucun aménagement, d’aucune inflexion.

Un ami, ancien carnivore et devenu végane assidu, auteur d’un livre passionnant sur la question, a eu le malheur de confesser que pour des raisons tout autant pratiques que sociétales, il élevait son jeune enfant non point sous le joug rigoureux du véganisme mais dans l’harmonie d’une éducation végétarienne: en vertu de quoi, il a eu le droit à un tombereau d’injures.

Les véganes les plus absolutistes, ceux qui pensent détenir l’ultime vérité reçue d’on ne sait quelle divinité, l’ont décrété comme un traître à la cause en ne manquant pas de lui dire combien son attitude était contraire à la doxa animale, au point de jeter un voile d’ombre sur son parcours, remettant en cause les fondements même de son engagement.

À la prochaine entorse, il serait excommunié, et condamné à assister in situ au sacrifice de trois poules éventrées sous ses yeux. On verrait bien si, après un tel holocauste, il continuerait à prodiguer à son fils une éducation simplement végétarienne.

Pas de pédagogie, des diktats

C’est que ces gens-là ont fait de la cause animale la raison même de leur existence. Ils pensent leur militantisme non pas comme un moyen de rendre leurs idées populaires et accessibles au plus grand nombre, mais comme un dogme intangible autour duquel s’articule leur existence: ils ont en eux cette croyance folle du mystique, cette arrogance démoniaque de l’illuminé qui sait de toute éternité la justesse de son combat.

Ce n’est pas tant la cause animale qu’ils glorifient mais eux-mêmes, toujours eux-mêmes, pleins d’une morgue qui leur permet de se considérer comme des êtres purs évoluant bien au-dessus des masses incultes et imbéciles dont ils font vœu de changer les comportements alimentaires, non point en usant de pédagogie et de patience comme il siérait, mais par l’édit de diktats qui sont à prendre ou à laisser.

Attitude intransigeante et éminemment contre-productive, en tout point comparable à celle de certaines féministes qui obligent ceux ou celles prétendant œuvrer pour le salut des femmes à une sorte d’exaltation du dogme où il faut déclamer haut et fort son aversion pour la gent masculine ou du moins envers ses représentants quand ils sont soupçonnés d’agissements répréhensibles, dénonciation martiale où la place laissée au doute ne saurait exister.

L’exemple de Woody Allen est à ce titre assez éloquent

Voilà un homme qui a été innocenté à deux reprises, après enquêtes, un homme dont, hormis la seule fille adoptive de son ancienne compagne, personne n’a jamais eu à se plaindre, de près ou de loin, de son comportement, et pourtant rien n’y fait: pour défendre la cause, pour afficher sa solidarité envers «l’une de leurs sœurs», certaines féministes ont décidé que le cinéaste tombera et le cinéaste tombera, lâché un par un par des acteurs ou actrices sommées d’annoncer publiquement leur honte ou leur dégoût d’avoir collaboré avec lui.

Attitude par ailleurs bien piteuse qui permet mieux de comprendre comment, par temps mauvais, les digues cèdent à une vitesse effrayante.

C’est ainsi que fonctionne tout mouvement idéologique surtout quand il se pare des oripeaux de la vertu: sous prétexte d’œuvrer pour le bien général, en se forgeant la conviction que l’on se situe du bon côté des choses, on en vient à ériger un système de pensée qui exclut toute personne susceptible d’émettre une opinion un tantinet contraire à l’assentiment général.

Et l’on coupe des têtes dans l’exaltation d’une foi dont les commandements sont écrits au sang noir de leurs victimes qu’elles fussent coupables ou innocentes.

Articles en lien

Aller à la barre d’outils