Six ans après, retour à Florange

Six ans après le combat qui a opposé les métallos de Florange à ArcelorMittal, L’Express est revenu sur place. Reportage.

Le ciel bas et une fine pluie glaciale soulignent l’âpreté des lieux. 550 000 mètres carrés de bâtiments d’acier et de béton aux couleurs délavées, traversés par des kilomètres de pipelines et hérissés de cheminées crachant fiévreusement leur vapeur d’eau. L’usine sidérurgique ArcelorMittal de Florange, en Moselle, est une fourmilière où s’activent nuit et jour plus de 2 000 salariés. Un site tentaculaire qui s’étale en réalité sur plusieurs communes de la vallée de la Fensch.  

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Il y a six ans, les hauts-fourneaux d’où sortent les grands blocs d’acier en fusion ensuite transformés dans l’usine s’éteignaient au terme d’un long combat. Un conflit dur, qui a marqué au fer rouge le début du quinquennat Hollande. Aujourd’hui, le site est retombé dans l’anonymat avec le départ des caméras de télévision. Mais qui a pu oublier la bataille des métallos de Florange, défendant bec et ongles leurs emplois face aux dirigeants indiens d’ArcelorMittal, le n° 1 mondial de l’acier ? Nous avons voulu retourner sur place. Voir ce qu’était devenue cette aciérie, symbole de la désindustrialisation hexagonale et d’une France qui se sent abandonnée par les politiques. Retrouver aussi les principaux acteurs de cette bataille qui a passionné les Français. Comprendre, enfin, comment la vie reprend ses droits. 

270 millions d’euros investis en cinq ans

S’il y a au moins un point sur lequel tout le monde semble aujourd’hui s’accorder, c’est que l’usine de Florange va mieux. Bien mieux. “Alors que l’accord de sortie de conflit, signé le 30 novembre 2012 avec le gouvernement Ayrault, prévoyait 180 millions d’euros d’investissements en cinq ans, 270 millions ont déjà été signés”, détaille François Marzorati, président du comité de suivi du dossier ArcelorMittal Florange. L’ancien sous-préfet de Thionville (Moselle), aujourd’hui à la retraite, est chargé de s’assurer que l’industriel respecte ses engagements. 

Il nous accueille dans son vaste bureau, perché sous les toits du ministère de la Cohésion des territoires, nimbé d’une légère odeur de tabac blond, cadeau de l’occupant du bureau voisin, Jean-Louis Borloo. Parmi les 270 millions investis, 67 ont été alloués à une nouvelle ligne de production d’Usibor, un acier léger et ultrarésistant, spécialité du sidérurgiste indien, que s’arrachent les constructeurs allemands d’automobiles haut de gamme. Un produit star dont Florange est devenu le “centre d’excellence” au sein du groupe. 

“Cette ligne d’une capacité de 600 000 tonnes par an pérennise encore un peu plus le site”, se félicite Eric Niedziela, directeur général Atlantique et Lorraine du géant de la sidérurgie, taille haute et coupe courte, en nous faisant visiter au pas de charge le bâtiment qui accueillera bientôt les nouvelles machines-outils. Conformément à l’accord, les 629 salariés des hauts-fourneaux ont été reclassés sur la partie dite “froide” du site, ou sont partis en retraite anticipée. “Il n’y a eu aucun licenciement sec, comme François Hollande s’y était toujours engagé”, se félicite encore aujourd’hui l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault. De fait, personne ne remet en question le respect minutieux de ces deux points. 

Eric Niedziela, Directeur général d'ArcelorMittal Atlantique et Lorraine. Salle de contrôle dans l'usine de laminage à froid. Florange. 27 mars 2018

Eric Niedziela, Directeur général d’ArcelorMittal Atlantique et Lorraine. Salle de contrôle dans l’usine de laminage à froid. Florange. 27 mars 2018

Pascal Bastien / Divergence pour L’Express

Plus d’espoir pour les hauts-fourneaux

Mais ce même accord stipulait également que “les installations de la phase liquide de Florange ser[aient] mises sous cocon dans l’état actuel […]. A l’issue d’une période de six ans, ArcelorMittal évaluera[it] la possibilité de redémarrer une activité au niveau haut-fourneau sur le site de Florange, notamment en cas de retour du marché”. Rallumer les hauts-fourneaux. Ici, on en rêve. Après tout, les sites français de l’industriel indien peinent aujourd’hui à répondre à la demande croissante, à commencer par les hauts-fourneaux de Dunkerque (Nord), qui alimentent l’usine florangeoise et tournent à 100 % de leur capacité. Ceux de Florange pourraient donc, en toute logique, être rallumés en novembre prochain. 

“Ce n’est pas si simple, le marché bouge en permanence, les équilibres des échanges commerciaux mondiaux peuvent être chamboulés en uns instant”, botte en touche Eric Niedziela. Pour les syndicats, l’affaire est pliée. “Ils ont endormi les salariés afin qu’ils s’habituent gentiment, on ne les rouvrira jamais. D’ailleurs, ils ont déjà pris certaines pièces essentielles pour les envoyer sur le site de Dunkerque !” lâche ainsi Jean Mangin, délégué Force ouvrière (et ex-CGT), lui-même ancien des hauts-fourneaux, qui nous reçoit dans les locaux surchauffés de la maison des syndicats de Florange. 

Hauts-fourneaux à l'arrêt à Hayange (Moselle). ArcelorMittal Florange, le 27 mars 2018.

Hauts-fourneaux à l’arrêt à Hayange (Moselle). ArcelorMittal Florange, le 27 mars 2018.

Pascal Bastien / Divergence pour L’Express

Le regard noir, le bientôt retraité fulmine : “Je ne leur pardonnerai jamais !” Chez son collègue de la CGT Lionel Burriello, le constat est tout aussi amer. “La vérité, c’est que les installations ont volontairement été laissées à l’abandon. Aujourd’hui cela coûterait plus de 100 millions d’euros pour les remettre en état de marche.” Un chiffre corroboré par la direction. Même les élus du coin semblent avoir tourné la page. “De ce que j’entends chez Arcelor, je n’y crois pas une seule seconde”, lâche Rémy Dick, le tout jeune maire (23 ans) de Florange. Quant à l’édile de Hayange, où sont situés les hauts-fourneaux, il aurait déjà proposé de transformer le site en marché couvert…  

À suivre demain soir 

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