Tunisie: les contestations sociales «dévoyées»

Un calme précaire régnait dans plusieurs villes tunisiennes parcourues, dans la nuit de lundi à mardi, par une vague de manifestations violentes, en marge des protestations sociales contre la loi de finances 2018 qui secouent le pays.

Des affrontements avec les forces de l’ordre ont fait jusqu’à présent un mort du côté des manifestants et cinq blessés parmi la police, a appris Sputnik de source proche des services de sécurité. Des dizaines d’interpellations ont également eu lieu, a ajouté cette même source.

Manifestations nocturnes, magasins saccagés, établissements publics vandalisés, routes bloquées, pneus brûlés, la grogne a gagné plusieurs villes du pays. Toutefois, dans un pays où la liberté de manifestation est garantie par la Constitution, le fait que ces protestations soient organisées de nuit «n’est pas innocent», d’après Khlifa Chibani, porte-parole du ministère de l’Intérieur dans une déclaration donnée mardi à des médias tunisiens.

Dans les villes frondeuses de Gafsa et de Kasserine, qui furent parmi les principaux foyers du soulèvement de 2011, ce sont les militaires qui ont été appelés à la rescousse pour protéger des établissements publics, ciblés par des casseurs.

​Déploiement de la police et de l’armée à #Gafsa pour sécuriser les biens Public.. #Tunisie #فاش_نستناو pic.twitter.com/9qwWC5Ia94

​À Tunis, c’est particulièrement dans les quartiers chauds de la cité Tadhamon et Intilaka, que la tension s’est exacerbée. Avec toujours le même schéma: échange de jets de pierre et de tirs de gaz lacrymogène entre manifestants munis d’armes blanches et les policiers qui entendent ainsi les disperser.

Pour de nombreux Tunisiens, les scènes de vandalisme qui ont accompagné ces manifestations relèvent de la délinquance ou de l’instrumentalisation politique par certains partis de l’opposition. «Dîtes à Hamma de les arrêter!» s’indigne cet internaute, en référence au leader du principal parti d’opposition de gauche qui appuie les revendications sociales portées par les manifestations.

Sur la twittosphère tunisienne, ces actes de vandalisme ne sont en aucun cas à mettre sur le dos des revendications sociales, qui demeurent légitimes aux yeux de nombreux Tunisiens.

Pourquoi le premier endroit où l’on choisit de manifester, ce sont les magasins, les recettes de finances ou les dépôts de tabac?

«Des manifestations pacifiques», ironise cette internaute.

​«Le vandalisme n’a jamais été la solution. La sortie nocturne des casseurs, munis de bâtons et de pneus, met clairement en évidence le détournement de la protestation.»

Une série de manifestations pacifiques avait été organisée, il y a quelques jours, pour protester contre la loi de finances 2018, votée en décembre dernier et jugée antisociale. Une campagne «Fech Nestanew» (qu’attendons-nous?) a alors été lancée sur les réseaux sociaux pour inciter les Tunisiens à demander l’abrogation de la loi impopulaire et l’annulation des hausses des prix qu’elle a engendrées.

Mais la loi de finances a également servi de catalyseur à des contestations sociales plus endémiques. À Metlaoui, dans l’Ouest du pays, des manifestants se sont dirigés vers la frontière algérienne en brandissant le drapeau de ce pays. Un mode de contestation désormais courant pour les régions frontalières avec l’Algérie.

«Nous avons décidé de leur [gouvernants, ndlr] laisser le pays, tout le monde part vers l’Algérie», dit un des manifestants dans cette vidéo.

Le mois de janvier a été historiquement associé à plusieurs soulèvements dans l’histoire récente du pays. Du «jeudi noir» de janvier 1978, à la «révolte du pain» de 1984, des centaines de morts ont été enregistrées sur fond de contestations sociales. La révolte du bassin minier de Gafsa (Sud) a également éclaté en janvier 2008, et c’était trois ans plus tard, toujours au mois de janvier, que le soulèvement contre le régime de Ben Ali a atteint son paroxysme.

Quoiqu’épargnée par les attaques terroristes, la Tunisie, où l’état d’urgence sévit depuis novembre 2015, doit encore faire face à de nombreux défis sociaux. Dans ses vœux de fin d’année, le président de la République Beji Caïd Essebsi avait prévenu que l’année 2018 serait «décisive», notamment parce qu’elle verra le parachèvement du cadre institutionnel et l’organisation d’élections locales. «Nous demandons aux partis politiques de garantir une ambiance propice à la réussite de ces élections», avait-il plaidé. Pas sûr que son appel ait été entendu, à en croire ceux qui pointent la responsabilité de certains partis de l’opposition dans les derniers troubles.

 

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