Vrai et faux en économie : une question d’interprétation

Le premier anniversaire de la prise de fonction de Donald Trump a agi comme une piqûre de rappel : nous serions entrés dans une ère de « post-vérité », caractérisée par des liens de plus en plus distendus entre démocratie, faits et réalité. La moindre information serait manipulée, puis diffusée sur les réseaux sociaux, où elle se propagerait à des millions de personnes peu soucieuses de vérifier sa source. Au-delà du débat sur les conséquences de cette situation, en économie le phénomène des fake news fait émerger une question intéressante : peut-on réellement, dans cette discipline, discerner le vrai du faux ? En d’autres termes, existe-t-il une vérité économique ? Rien n’est moins sûr.

Faits majeurs, faits construits

En tant qu’enseignant en économie dans le supérieur, il m’arrive de plus en plus souvent d’être confronté en classe à du fact checking en direct. J’entends également de moins en moins rarement formuler des propos pour le moins douteux, assimilables à des fake news. Le problème est qu’en matière économique, il n’est pas toujours évident de démêler le vrai du faux. Il ne s’agit pas de nier la réalité des fake news, mais plutôt de souligner l’existence de deux catégories de faits : ceux qui peuvent être qualifiés de majeurs, et ceux qui sont construits, généralement à partir de statistiques, d’enquêtes ou de travaux économétriques.

La monnaie, les relations sociales de production, les politiques publiques, l’échange, les entreprises, etc. appartiennent à la première catégorie. Pour chaque économiste, la question est alors d’être en mesure de reconstruire une argumentation permettant d’articuler ces différents faits entre eux afin d’en fournir une représentation raisonnée. Par exemple, la théorie quantitative de la monnaie ne peut nier l’existence de cette dernière. Elle présentera toutefois la monnaie comme une variable n’ayant aucun impact sur l’activité économique réelle, la production, l’emploi. À l’inverse, la théorie keynésienne en fera le moteur de l’activité économique, et surtout de son instabilité.

En fonction du contexte social, historique et idéologique de l’économiste, de ses préférences politiques ou des biais cognitifs plus ou moins conscients qu’il subit, cette reconstruction ne sera pas exempte de choix a priori, voire de préférences partisanes. Pour cette raison, un enseignant prudent dira toujours d’où vient la théorie qu’il propose en classe, et quelles implications d’ordre idéologique ou politique elle implique. Il présentera aussi des théories alternatives permettant de saisir le même fait à partir d’une autre vision du monde, même succinctement. C’est tout le sens des cours d’histoire de la pensée économique en premier cycle par exemple. Des cours qui ont hélas tendance à disparaître…

Concevoir les moins mauvais indicateurs

Pour les faits construits, l’affaire se corse davantage. Ceux-ci reposent en effet sur une série d’indicateurs synthétiques. Ainsi, pour mesurer la croissance économique, on s’intéressera à mesurer le taux de variation d’un agrégat de valeurs, le produit intérieur brut (PIB). Mais la façon dont ce PIB est construit est rarement discutée. Or, en économie comme dans d’autres disciplines, il est nécessaire de s’appuyer sur un certain nombre de préconceptions pour construire les indicateurs qui serviront ensuite de guide.

Dans le cas du PIB, par exemple, on néglige toute une série de productions non mesurables à l’aide de la monnaie (en général, les activités domestiques). En revanche, on additionne des types de productions très différentes, comme celles des entreprises, celles des administrations, et celles que les producteurs consomment eux-mêmes. Enfin, avec le processus de mondialisation, et en particulier avec l’intensification des activités offshore, cet indicateur a de plus en plus de mal à rendre compte de la production réellement effectuée sur le territoire national. Cela tend par exemple à sous-estimer les inégalités dans la répartition des richesses produites.

Quel qu’il soit, l’indicateur ainsi obtenu est donc nécessairement le fruit de nombreux compromis, souvent de nature politique. Il est toutefois considéré comme le moins mauvais possible, compte tenu des préconceptions qui ont permis sa construction. Affirmer que l’indicateur en question est « vrai », c’est-à-dire qu’il retranscrit fidèlement la réalité qu’il est censé révéler, est une gageure que les non-initiés auront parfois du mal à soutenir. Il est donc a minima fortement conseillé de bien connaître sa construction avant de produire le moindre discours économique…

Le risque d’un appauvrissement de la pensée et de la politique (économiques)

Ce mode de production d’un « vrai » basé sur des préconceptions trouve ses limites quand émergent des idées différentes ou des faits nouveaux. Si un économiste amateur ou professionnel avance une idée nouvelle, issue de son interprétation d’un fait (souvent construit), celle-ci repose évidemment, de manière plus ou moins consciente, sur ses propres préférences ou préconceptions. Or, si cette nouvelle proposition s’oppose aux préconceptions dominantes, elle peut se voir disqualifiée, et son auteur également.

On voit ainsi s’affronter, à intervalles plus ou moins réguliers, des économistes orthodoxes, plutôt libéraux, et des économistes hétérodoxes, plutôt interventionnistes, sur des sujets variés. Ces débats par livres interposés, entre ceux qui dénoncent le négationnisme économique des uns ou l’intégrisme économique des autres, peinent à cacher une situation préoccupante : il existe de moins en moins de lieux d’expression pluraliste en économie. On compte sur les doigts d’une main les médias radios, télévisés ou écrits qui permettent à des discours économiques construits et contradictoires d’avoir lieu. Les étudiants réclament depuis déjà une décennie plus de pluralisme dans les formations économiques alors que dans le même temps les recrutements sont de plus en plus fermés.

Cette situation est préoccupante. Il est en effet dangereux, en économie, de ne consacrer qu’une seule voie : une politique économique, quelle qu’elle soit, a par définition pour effet, désirable ou non, prévisible ou pas, de créer des gagnants et des perdants. Qui plus est, les systèmes sociaux et économiques sont d’une telle complexité qu’une interprétation unique, souvent réduite à la seule vision micro-économique, ne peut en rendre compte correctement. Soumettre toute pensée économique alternative à une pensée dominante risquerait d’appauvrir les débats d’idées, et par là même, de renforcer la circulation des fake news.

The Conversation _______

Par Grégory VANELProfesseur d’économie, Grenoble École de Management (GEM)

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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