Yannick Jadot : “Le paysage politique doit se recomposer autour de la question écologique”

LA TRIBUNE – Selon divers sondages, le succès obtenu par votre liste lors des élections européennes pourrait se répéter lors des élections municipales. Les écologistes sont-ils en train de devenir une alternative à LREM et au RN?

YANNICK JADOT – C’est notre volonté. Et c’est une nécessité absolue d’offrir une espérance, un projet mobilisateur et des solutions concrètes face aux crises écologique, sociale et démocratique qui nous percutent et fracturent nos sociétés. Le Rassemblement national se construit sur la peur et la haine. Le projet du Président Macron et de sa majorité se résume à sauver les meubles du vieux monde. Sa stratégie électorale, c’est le vote « contre » l’extrême droite, un vote de résignation. Il faut en finir avec ce couple maudit qui menace notre vivre ensemble et la démocratie.

Les 3 millions de voix obtenues lors des élections européennes, un score inédit pour une liste écologiste, nous obligent à nous donner tous les moyens pour transformer la politique à l’échelle de l’Europe, que ce soit en matière d’environnement, de justice sociale, de dynamique économique, de défense des droits humains. Nous devons aussi nous donner tous les moyens de gagner à l’échelle locale, celle de la vie quotidienne de nos concitoyens. Après tout, c’est la vocation de l’écologie de construire une communauté de destin sur le climat, la biodiversité, la solidarité, à l’échelle internationale. Et de redonner le contrôle de leur vie à nos concitoyens que ce soit en matière de logement, de déplacements, d’alimentation, d’agriculture, d’urbanisme, ou encore de services publics de la santé, de l’éducation, de la culture. C’est essentiel pour se sentir bien dans le territoire où l’on vit.

Alors, la question n’est pas de savoir dans quel camp politique se trouve l’écologie, mais de comprendre que c’est autour de la question écologique que doit se recomposer le paysage politique. Or nombreux sont ceux qui nient ces enjeux parmi lesquels des populistes d’extrême droite comme Donald Trump, Jair Bolsonaro, Marine Le Pen. Mais ceux qui dans nos pays aujourd’hui gouvernent sont également dans une forme de déni. Ils font de l’écologie des discours, des slogans, des promesses, des processus de concertation ad nauseam, mais refusent d’agir à la hauteur des enjeux. Ils considèrent qu’un peu de croissance ici, un peu de technologie là permettront  de résoudre les problèmes sans engager de rupture. Nous, nous voulons fédérer et mobiliser les Français autour du seul projet de civilisation qui vaille, l’écologie, parce qu’elle offre un avenir à nos enfants et nous réconcilie, parce qu’elle affronte les défis du climat et du vivant qui sont des enjeux vitaux au sens propre du terme.

D’où l’importance de l’échelon municipal ?

Oui, il est essentiel pour relocaliser une partie de l’économie, créer des emplois locaux de qualité et sanctuariser les services publics. Toutes les enquêtes d’opinion montrent que l’écologie devient l’une des priorités des Français et des Européens. Forcément, chacun ressent intimement les conséquences comme les canicules, la sécheresse, les feux de forêt… Et, ce qui est une motivation pour nous, qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’écologie, l’économie et le social. Au contraire ! L’écologie que nous portons est créatrice d’emplois, réduit les inégalités sociales, stimule l’innovation, redonne du sens à l’économie.

Le gouvernement défend aussi les principes d’une croissance verte?

Il le dit, mais ne le fait pas. Emmanuel Macron suit la même politique que ses prédécesseurs : la même obsession du nucléaire malgré sa faillite, la même augmentation des pesticides, le même sous-investissement dans les énergies renouvelables… Regardez ces dernières semaines, son gouvernement autorise tous les projets d’élevage industriels, malgré les pollutions, la disparition des paysans, la souffrance animale, la malbouffe. Des élevages nourris au soja transgénique brésilien et donc destructeur de l’Amazonie. Il autorise toujours le permis minier en Guyane. Il accorde aux chasseurs des dérogations scandaleuses et illégales pour abattre des espèces menacées. Alors qu’il y a consensus en faveur de l’isolation du logement -un formidable levier pour le pouvoir d’achat et l’emploi-, le gouvernement réduit le budget et déstabilise les structures qui doivent soutenir les ménages dans leur projet de rénovation.

Cette décision s’explique par l’annulation de l’augmentation de la taxe carbone…

Ce n’est pas une raison d’autant qu’il s’agit d’investissement public rentable. Aujourd’hui, vous pouvez aisément financer ces programmes en empruntant à 50 ans à 1,6%. Mais il n’y a pas de volonté politique.

Dès lors, il y a un problème avec la notion de croissance verte?

La croissance n’est pas un bon indicateur de l’état de la société. Même Nicolas Sarkozy l’avait compris qui avait organisé son comité de prix Nobel pour repenser le calcul de la richesse, en introduisant de nouveaux indicateurs, comme celui de bien-être. Prenons l’exemple des pesticides. Ils sont de formidables créateurs de croissance. Ils coûtent cher, nécessitent d’investir dans du matériel de plus en plus sophistiqué et coûteux. Dans un tel modèle agricole, les agriculteurs doivent de plus en plus s’endetter, ce qui est rentable pour les banques. Après, il faut fertiliser toujours plus les sols stérilisés avec des engrais, traiter l’eau polluée, ce qui coûte au pays plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. Puis, il faut ramasser les algues vertes. Et soigner les maladies chroniques qui explosent. Voilà, du point de vue de la croissance, les pesticides sont formidables. A l’inverse, l’agriculture biologique qui respecte l’environnement, la santé, produit une alimentation saine et bonne, et crée beaucoup plus d’emplois, génère probablement moins de croissance…

C’est la décroissance?

Oui, c’est de cela dont on parle, quand on parle de PIB. En revanche, ce que nous proposons sur l’isolement des logements, sur les énergies renouvelables, sur les transports va générer du PIB.

Si ce n’est pas une question budgétaire, comment expliquez-vous le recul du gouvernement sur l’isolation puisque c’est générateur d’emplois, plus efficace et moins onéreux?

Parce que Bercy s’oppose à toute relance d’investissement public. Pour ma part, je défends au niveau européen et français un grand plan d’investissement dans le bâtiment, l’énergie, les transports, la santé et l’éducation. Nous pouvons transformer notre industrie piégée par de fortes consommations en ressources, en énergie, et qui est trop polluante. Je n’ai pas envie que dans 10 ans la voiture « propre » qu’on achète soit un modèle chinois piloté par Google. J’ai envie qu’il y ait un avenir pour les 13 millions de salariés de l’industrie automobile européenne. C’est le moment de le faire. Au contraire, notre pays continue à être dirigé avec les feuilles Excel de Bercy, par une technocratie froide dont l’unique obsession est le respect du déficit budgétaire. Investir c’est rentable, en plus d’être absolument nécessaire si on veut remettre de la cohésion dans la société.

Et au niveau européen?

Même Christine Lagarde envoie des signaux. Et Mario Draghi martèle qu’il est au bout du bout de ce qu’on peut faire par l’approche monétaire. Avec les taux négatifs, l’argent ne vaut plus rien. C’est donc le moment de lancer un grand plan européen d’investissement. Il y a d’énormes besoins en matière de logements et de transports collectifs. Il y a un extraordinaire potentiel d’installation de trams dans les villes européennes pour sortir du « tout voiture ». Il y a la nécessité d’aider le secteur automobile à produire des modèles propres, car derrière il y a des enjeux de santé, de climat et d’emplois. En tant qu’Européens, nous devons le faire. Sans cela, le populisme s’installera partout.

La France ne peut pas porter seule un tel plan?

La France peut le faire, mais ce sera plus efficace à l’échelle de l’Europe, surtout si celle-ci se dote d’une politique industrielle qui nous fait tant défaut. En Europe, les conditions se mettent en place. L’austérité a été imposée par une Allemagne puissante. On ne pourrait pas en sortir car la coalition au pouvoir serait faible ? Même les Pays-Bas investisse ! La France doit prendre de fortes initiatives avec l’Italie et l’Espagne, qui sont les grands pays de la zone euro qui souffrent aujourd’hui d’atonie économique. Mateo Renzi et le gouvernement italien ne survivront pas longtemps, et Salvini reviendra en étant encore plus fort.

Il y aurait un manque de volonté de la part d’Emmanuel Macron?

Malheureusement, oui. Comme ses prédécesseurs, il pense qu’il faut continuer à se serrer la ceinture. Et pour lui, l’écologie est une mode, un supplément d’âme. Il ne voit pas que la nouvelle économie, celle qui innove et réconcilie les territoires est verte !

Vous y voyez le poids des lobbies qu’avait dénoncés Nicolas Hulot?

Evidemment, regardez l’automobile, l’exemple le plus caricatural. Les études montrent que les constructeurs trichent de manière criminelle en matière de normes environnementales, que ce soit le dioxyde de carbone ou l’oxyde d’azote. Conséquence, les modèles polluent plus en consommant plus de carburant. En Allemagne, le gouvernement s’est arrangé avec les constructeurs pour qu’ils re-calibrent les moteurs frauduleux à leurs frais. En France, rien ne s’est passé. Les lobbies ont table ouverte à Bercy, à Matignon, à l’Elysée. Malheureusement, ce sont les lobbies du vieux monde qui considèrent qu’en retardant l’action écologique, ils continueront à engranger des profits.

Pour revenir aux municipales, les villes peuvent-elles faire ce qu’elles veulent en matière d’écologie ?

Elles peuvent agir. Mais les réformes récentes en matière de décentralisation et les cadres financiers imposés aux communes réduisent les possibilités. N’est-ce pas cynique de renvoyer aux maires les décisions de fermer ou pas une école ou une maternité quand les moyens sont limités ? Je l’ai dit, un village ou une ville peut parfaitement décider que 100% de ses cantines sont bio. Ce serait un bon levier que de dire : « Nous avons des arrêtés qui font que nous ne pouvons pas épandre les pesticides à moins de 150 mètres des habitations et transformer toute l’agriculture en bio, ce qui servirait toute la restauration collective. Donc il y a des cercles vertueux dans les villes. Damien Carême (maire de Grande-Synthe, Pas-de-Calais, ndlr) a réduit son éclairage public, ce qui lui a permis de financer un minimum social garanti, ce qui fait qu’il n’y a plus de famille sous le seuil de pauvreté. Et avec ses transports publics gratuits, adaptés au Grand Dunkerque, on observe une hausse de +60% de fréquentation en semaine, + 140% le week-end, et de nombreux ménages qui ont pu réduire l’utilisation de leur voiture voire se séparer de leur deuxième voiture. Donc l’écologie est sociale. De la même façon, à Strasbourg, si Roland Ries n’avait pas retourné sa veste, il n’y aurait pas de grand contournement autoroutier.

En revanche, c’est quand même l’Etat qui va décider au niveau français comme au niveau européen où va l’argent de la politique agricole commune, c’est l’Etat qui va décider qu’on investit sur le nucléaire et moins sur les énergies renouvelables et c’est l’Etat qui va décider qu’on investit massivement sur l’isolation des logements ou pas… Nous voulons redescendre au maximum les responsabilités et l’implication des citoyens pour les affaires qui les concernent, mais, malheureusement, la politique nationale reste un levier extraordinaire. Et on sait que ce n’est pas l’un ou l’autre. Il faut que les citoyens, les collectivités, les Etats, l’Europe et les entreprises agissent. Si tout le monde n’agit pas, on va rater. Et si tout le monde agit, on va gagner.

Vous dites que vous ne vous situez pas dans l’opposition, mais dans la proposition. Qu’est-ce que cela signifie ?

Je veux que l’écologie devienne un pôle face à l’extrême droite et face à un productivisme libéral qui a rassemblé ceux de gauche et ceux de droite qui pensaient la même chose et ont échoué de la même façon sur l’environnement et social. Pour les jeunes, la gauche c’est Hollande et Valls…Vous croyez que ça les a convaincus sur le climat ? Je sais qu’à gauche, beaucoup d’électeurs sont perdus. Ils défendent des valeurs et des combats qu’on retrouve dans l’écologie. Je leur dis : « Construisons ensemble le nouveau projet de société et de civilisation, sans poser la question des étiquettes ou des cartes politiques ! » Celle ou celui qui, quelle que soit sa place hier sur l’échiquier politique, reconnaît qu’aujourd’hui, c’est là que ça se joue, sur la santé des enfants, l’air qu’ils respirent, leur alimentation, les emplois locaux, la défense des libertés, la justice sociale, le fait de se projeter dans une communauté humaine internationale, je lui dis « Bienvenue ! ». Si on veut agir vite, il va falloir rassembler une majorité de Français. Et même s’ils se sont convertis la veille, je les accueille à bras ouverts, à condition qu’ils soient sincères.

Pour mener une telle action, faudrait-il modifier les institutions ?

Bien sûr. Il faut engager de formidables réformes. Mais attention ça n’empêche d’agir dès aujourd’hui. Le Parlement européen a obligé que les élus qui travaillent sur des rapports importants rendent publics tous les rendez-vous avec des lobbies. Hélas ce n’est pas le cas pour le Conseil. Il faudrait évidemment faire la même chose en France. Certains le font volontairement, comme le député (sans étiquette, ex. LREM), Mathieu Orphelin. Mais ce sont surtout les agences publiques qui produisent des recommandations sur les sujets environnementaux et sanitaires sur lesquelles il faudrait se pencher. La moitié des scandales actuels sur les pesticides sont liés à des conflits d’intérêts de ceux qui sont censés garantir notre santé. La préconisation scientifique est le lieu d’entrée majeur des lobbies aujourd’hui. On a paupérisé la recherche publique et placé de facto beaucoup de nos chercheurs en conflit d’intérêt.

Comment voyez-vous évoluer les entreprises, grands groupes ou PME, dans la perspective écologique que vous défendez ?

Je suis surpris par l’évolution rapide dans le monde économique. Il y a dix ans, il y avait des précurseurs. Ils investissaient dans les énergies renouvelables à l’époque plus chères, mais dont ils savaient qu’elles allaient devenir rentables, ce qui est le cas aujourd’hui. Ceux qui font du bio aujourd’hui vivent mieux que beaucoup de leurs voisins. Ceux qui investissent dans les matériaux d’isolation des bâtiments, les équipementiers et constructeurs automobiles qui investissent sur des véhicules moins polluants, toute une partie de l’économie a compris que c’est là que ça se jouait. De plus, une partie des patrons n’a pas seulement envie de transmettre à leurs enfants un patrimoine, mais une planète vivable. J’aimerais qu’on ait une véritable politique d’investissement dans la recherche publique. Nos chercheurs sont parmi les meilleurs du monde, on a des ingénieurs incroyables, mais trop souvent leurs innovations ou eux-mêmes partent à l’étranger. L’écologie permet de relocaliser l’économie, pas seulement autour des métropoles, mais aussi dans les zones rurales.

Notre sondage à Montpellier montre que la listé écologiste fait jeu égal avec le maire sortant. Cela confirme que la question écologique compte aux yeux des habitants ?

A Montpellier, le maire sortant se proclamera probablement écologiste, mais, dans les faits, il veut continuer à artificialiser les terres agricoles et la nature pour bitumer, bétonner et construire des zones commerciales partout. Il bloque la ligne 5 des transports collectifs et a fait un plan vélo sans y investir un euro. Il contribue à créer ces villes qui résisteront terriblement mal aux canicules qui sont devant nous. Le temps des écologistes est venu. Nous devons exercer les responsabilités.

À Paris, vous allez présenter une liste écologiste face à Hidalgo, qui se targue pourtant d’avoir un bilan plus qu’honorable sur ces sujets. Que feriez-vous d’autre ?

On irait plus vite. En associant pleinement les citoyens. Le programme que Madame Hidalgo revendique – légitimement, puisqu’elle est maire – c’est le fruit de ce que nous avons négocié depuis 20 ans. Mais à chaque fois, ça a pris de 5 à 10 ans pour que ce que nous demandions dès le début voie le jour. Je ne critique pas le bilan écolo d’Anne Hidalgo, puisque c’est le nôtre. Mais on pourrait le faire différemment. Quand on voit que Paris se transforme en la ville la plus chaude et la moins résiliente d’Europe aux canicules… Il faut une gestion plus fluide et plus cohérente des politiques publiques. Si on dirige, on fera de Paris l’une des villes européennes où l’on vit le mieux. Quel symbole que la ville où a été signé l’accord de Paris devienne verte ! Mais, on n’est qu’en septembre, la campagne va être longue, le paysage n’est pas posé. Nous on veut arriver très haut pour construire une coalition avec ceux qui voudront construire une alternative écologiste à Paris.

Que signifie à votre avis l’annulation du One Planet Summit(*) qui devrait se tenir à New York le 22 septembre ?

L’Europe était censée afficher de nouveaux objectifs climatiques pour faire bouger les choses lors de la prochaine COP au Chili, mais elle n’est même pas prête pour le sommet des Nations unies de la semaine prochaine. Quant au One Planet Summit même, les Nations unies étaient agacées par l’opération de com’ du président de la République qui voulait que tous les acteurs qui avaient des annonces à faire (la Banque mondiale…) attendent le One Planet Summit pour lui faire plaisir. Les annonces volontaires sont trop souvent des effets d’annonces peu suivis d’effet. C’est exactement ce qui s’est passé sur les pesticides en France. En 2007, lors du Grenelle de l’environnement, nous décidons de réduire de 50% les pesticides d’ici 2018. Depuis il y a eu beaucoup de promesses, de démarches volontaires, le plan Ecophyto 1, puis le 2, et un troisième ! Résultat, on a dépensé 700 millions d’euros et au lieu de diviser les traitements de pesticides par deux, on les a augmentés de 20%. On a quand même mieux à faire pour nos paysans, notre environnement, notre santé, nos campagnes, notre avenir ! Les Français attendent de leurs élus du courage. Nous en avons !

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(*) Le One Planet Summit est un événement annuel instauré par Macron en décembre 2016 à Paris, rassemblant des acteurs du monde de l’entreprise et de la finance s’engageant sur des objectifs en matière de climat.

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